CFRB-AM concernant Beyond the Mic with Mike Bullard

COMITÉ RÉGIONAL DE L’ONTARIO

Décision du CCNR 11/12-0919

15 août 2012
H. Hassan (vice-président), M. Harris, J. Medline (ad hoc), D. Ward (ad hoc)

LES FAITS

Diffusée à l’antenne de CFRB-AM (NewsTalk 1010, Toronto) du lundi au vendredi de midi à 13 h, Beyond the Mic with Mike Bullard est une émission causerie animée par l’humoriste Mike Bullard dans laquelle il discute d’actualité et d’autres sujets d’intérêt pour son public. Il fait parfois des entrevues avec des invités et reçoit souvent des appels d’auditeurs.

Le 6 janvier 2012, le CCNR a reçu une plainte d’une auditrice affirmant que CFRB diffuse souvent du contenu véhiculant de la [traduction] « haine contre les Allemands ». Elle a cité, à titre d’exemple, des commentaires faits dans les épisodes de Beyond the Mic des 22 et 25 décembre. Elle a également fourni la copie de la correspondance qu’elle avait déjà envoyée à l’animateur et à la direction de la station.

Dans une séquence diffusée le 22 décembre 2011, lorsque M. Bullard a interviewé le directeur d’un centre de recherches ayant mené une étude sur les habitudes de consommation d’alcool, l’animateur s’est moqué du nom et de l’accent allemands du chercheur avec qui il s’entretenait. M. Bullard a ajouté que ce serait drôle si cet homme se nommait « Jagermeister » et que son vrai nom lui faisait penser à la proctologie. Il a continué en prononçant quelques phrases avec un accent allemand. Puis, il a imaginé un scénario humoristique dans lequel on donne de l’alcool à des rats, on leur fait faire un parcours dans un labyrinthe, au volant de petites voitures et des chats habillés en policiers leur font subir le test de l’ivressomètre.

Quelques minutes plus tard, M. Bullard a reçu un appel de la plaignante lui disant que sa blague à propos des rats ivres au volant l’avait faite éclater de rire pour la première fois depuis plus d’un an qu’elle écoute son émission. M. Bullard lui a répondu [traductions] « Vous êtes allemande, c’est la première fois que vous éclatez de rire » et « les Allemands n’ont pas le rire facile ».

Dans une autre séquence de ce même épisode, M. Bullard a invité les auditeurs à l’appeler pour décrire les traits de personnalité de leurs êtres chers afin qu’il leur suggère des cadeaux de Noël en fonction de chaque profil. Un de ses interlocuteurs a dit que son épouse est [traduction] « une Allemande obsessionnelle-compulsive ». M. Bullard a alors dit [traduction] « obsessionnelle-compulsive … et allemande. Vous auriez pu épargner du temps en disant simplement, une Allemande. » L’animateur a alors souligné qu’il ne conviendrait pas d’offrir à cette femme un livre de blagues, mais que son mari pourrait lui donner [traduction] « un ordre de marche ».

Dans l’épisode diffusé le 25 décembre M. Bullard, a repris les meilleures séquences de son émission au cours de la dernière année. Dans un des clips de cette rétrospective, M. Bullard interviewait le propriétaire d’une entreprise de parachutisme le jour précédent celui où il devait faire un saut en parachute. Il a demandé à ce dernier quelle formation on lui donnerait pour le préparer, puis a posé la question suivante : [traduction] « Peut-on atteindre un niveau permettant de devenir, comme un parachutiste d’élite (paratrooper)? » Après un court échange sur les divers niveaux et les compétitions concernant la chute libre, M. Bullard et l’instructeur de chute libre ont eu l’entretien suivant :

[Traduction]

Bullard :            Quand j’atterris demain, je peux enterrer mon parachute et tuer des Allemands?

Instructeur :       Euh, ça serait une chose intéressante à [?].

Bullard :            Super.

Instructeur :       J’ai des vieux parachutes, vous pourriez probablement vous en tirer.

Bullard :            Super. Parce que c’est ce que je veux faire. Je veux enterrer mon parachute et tuer des Allemands.

Instructeur :       Ça serait cool. On pourra vous donner un des gros vieux parachutes ronds.

La transcription plus complète des séquences mentionnées ci-haut se trouve à l’Annexe A, en anglais seulement.

La plaignante a soutenu que ces commentaires étaient « antiallemands » et qu’ils dépeignaient les Allemands de façon stéréotypée et dénigrante. Comme nous l’indiquons plus haut, la plaignante a communiqué directement avec le radiodiffuseur avant de porter plainte au CCNR. Le directeur de marque de la station l’a remerciée pour ses commentaires, tandis que M. Bullard lui a écrit pour dire qu’il ne s’excuserait pas parce qu’il n’avait eu aucune intention malveillante en faisant ses commentaires. De plus, il lui a demandé de nommer des humoristes allemands célèbres, laissant entendre par là qu’elle ne pourrait pas en nommer, accréditant ainsi sa théorie au sujet des Allemands qui sont, selon lui, dépourvus de tout sens de l’humour. Une fois le CCNR au dossier, la direction de la station a envoyé une réponse plus complète à la plaignante le 27 janvier. Elle y soutenait qu’il était évident, pour l’auditoire de M. Bullard, que ce dernier [traductions] « agissait en sa qualité d’humoriste professionnel » et qu’il avait fait ses commentaires « sur un ton léger et humoristique sans aucunement viser à déprécier un segment quelconque de la population. » De plus, la station a informé la plaignante que, bien qu’à son avis elle n’ait violé aucune disposition des Codes, elle avait parlé à l’animateur de l’interprétation négative que ses propos pouvaient susciter. La plaignante a déposé sa Demande de décision le 31 janvier. Elle y a indiqué les dispositions des Codes qui, selon elle, ont été violées et a réitéré son inquiétude relativement aux propos de M. Bullard qui, à son avis, l’a présentée, ainsi que le chercheur allemand, comme une caricature stéréotypée du peuple allemand. Elle a ajouté que son commentaire suggérant de « tuer des Allemands » était inapproprié et qu’il n’était certainement pas « léger ». Elle a finalement souligné que sa plainte serait prise davantage au sérieux s’il s’agissait d’un autre groupe ethnique. (Le texte intégral de toute la correspondance dans ce dossier se trouve à l’Annexe B, en anglais seulement.)

LA DÉCISION

Le Comité régional de l’Ontario a étudié la plainte à la lumière des dispositions suivantes du Code de déontologie, du Code sur la représentation équitable et du Code concernant la violence de l’Association canadienne des radiodiffuseurs (ACR) :

Code de déontologie de l’ACR, Article 2 – Droits de la personne

Reconnaissant que tous et chacun ont droit à la reconnaissance complète et égale de leurs mérites et de jouir de certains droits et libertés fondamentaux, les radiotélédiffuseurs doivent veiller à ce que leur programmation ne renferme pas de contenu ou de commentaires abusifs ou indûment discriminatoires quant à la race, l’origine nationale ou ethnique, la couleur, la religion, l’âge, le sexe, l’orientation sexuelle, l’état matrimonial ou le handicap physique ou mental.

Code de déontologie de l’ACR, Article 9 – Radiodiffusion

Reconnaissant que la radio est un média local et qu’il reflète par conséquent les normes de la collectivité desservie, les émissions diffusées aux ondes d’une station de radio locale doivent tenir compte de l’accès généralement reconnu à la programmation qui est disponible sur le marché, de la répartition démographique de l’auditoire de la station et de la formule empruntée par la station. Dans ce contexte, les radiodiffuseurs prendront un soin particulier de veiller à ce que les émissions diffusées à l’antenne de leurs stations ne comprennent pas :

  1. de violence gratuite sous quelque forme que ce soit ou de contenu qui endosse, encourage ou glorifie la violence;

Code de l’ACR sur la représentation équitable, Article 2 – Droits de la personne

Reconnaissant que tous et chacun ont droit de jouir complètement de certaines libertés et de certains droits fondamentaux, les radiodiffuseurs doivent s’assurer que leurs émissions ne présentent aucun contenu ou commentaire abusif ou indûment discriminatoire en ce qui concerne la race, l’origine nationale ou ethnique, la couleur, la religion, l’âge, le sexe, l’orientation sexuelle, l’état matrimonial ou un handicap physique ou mental.

Code de l’ACR sur la représentation équitable, Article 3 – Représentation négative

Pour assurer une représentation adéquate de tous les individus et tous les groupes, les radiodiffuseurs doivent éviter de présenter sur les ondes des représentations indûment négatives des individus en ce qui concerne la race, l’origine nationale ou ethnique, la couleur, la religion, l’âge, le sexe, l’orientation sexuelle, l’état matrimonial ou un handicap physique ou mental. Une telle représentation négative peut prendre plusieurs formes, incluant, entre autres, les stéréotypes, la stigmatisation et la victimisation, la dérision au sujet des mythes, des traditions ou des pratiques, un contenu dégradant et l’exploitation.

Code de l’ACR sur la représentation équitable, Article 4 – Stéréotypes

Reconnaissant que les stéréotypes constituent une forme de généralisation souvent et, de façon simpliste, dénigrante, blessante ou préjudiciable, tout en ne reflétant pas la complexité du groupe faisant l’objet du stéréotype, les radiodiffuseurs doivent s’assurer que leurs émissions ne renferment aucun contenu ou commentaire stéréotypé indûment négatif en ce qui concerne la race, l’origine nationale ou ethnique, la couleur, la religion, l’âge, le sexe, l’orientation sexuelle, l’état matrimonial ou un handicap physique ou mental.

Code de l’ACR sur la représentation équitable, Article 10 – Facteurs contextuels

Il est justifié que les émissions présentent un contenu qui semblerait autrement contrevenir à une des dispositions précédentes dans les contextes suivants :

[…]

  1. À des fins de comédie, d’humour ou de satire : Même si l’intention ou la nature drôle, humoristique ou satirique de l’émission ne justifie pas de façon absolue une dérogation aux dispositions du présent code, il est entendu que certains contenus drôles, humoristiques ou satiriques, même s’ils reposent sur la discrimination ou un stéréotype, peuvent être légers et relativement inoffensifs, plutôt que d’être abusifs ou indûment discriminatoires;

Code de l’ACR concernant la violence, Article 8.0 – Violence contre des groupes particuliers

8.1        Les télédiffuseurs ne doivent pas présenter d’émissions qui endossent, encouragent ou glorifient la violence commise en raison de la race, de l’origine nationale ou ethnique, de la couleur, de la religion, du sexe, de l’orientation sexuelle, de l’âge ou d’un handicap mental ou physique.

Les membres du Comité ont lu toute la correspondance afférente et ont écouté les diffusions en cause. Le Comité conclut que CFRB-AM n’a enfreint aucune des dispositions précitées.

Les commentaires au sujet des Allemands

L’article 2 du Code de déontologie de l’ACR et l’article 2 du Code de l’ACR sur la représentation équitable interdisent les commentaires abusifs et indûment discriminatoires qui sont fondés sur l’ethnie ou la nationalité. Le Code sur la représentation équitable proscrit également la représentation indûment négative d’une personne ou d’un groupe en fonction de l’ethnie ou de la nationalité et inclut les stéréotypes au titre des formes de représentation négative possibles.

Dans la présente affaire, la plaignante soutient que M. Bullard a fait des commentaires antiallemands et a présenté les Allemands de manière négativement stéréotypée lorsqu’il a dit que les Allemands n’ont pas le sens de l’humour et s’est moqué du nom du chercheur allemand.

Dans des décisions précédentes, le CCNR a établi que pour que des commentaires enfreignent les Codes, ils doivent atteindre le niveau du stéréotype « abusif » ou « indûment » discriminatoire ou « indûment négatif ». C’est dire que ce n’est pas tous les commentaires négatifs ou moqueurs qui seront tenus pour des infractions aux Codes.[1] Le CCNR a également reconnu, dans sa jurisprudence, que l’humour se fonde souvent sur la moquerie des caractéristiques intrinsèques à un groupe en particulier.[2] L’article 10 (Facteurs contextuels) du Code de l’ACR sur la représentation équitable admet la nature particulière des émissions d’humour. Le CCNR tient toujours compte de ces éléments, peu importe le groupe identifiable visé.[3]

En l’espèce, le Comité de l’Ontario juge qu’il y avait, dans les émissions en cause, plusieurs exemples de commentaires négatifs à l’endroit des Allemands, et que certains auditeurs les auraient probablement considérés de très mauvais goût. C’est le cas notamment de la mention que les Allemands sont « obsessionnels-compulsifs », de la déclaration de M. Bullard laissant croire qu’il voulait tuer des Allemands à la manière d’un parachutiste d’élite et le traitement moqueur réservé au chercheur allemand, qui s’était présenté à l’émission pour avoir une discussion sérieuse sur les travaux réalisés par son centre de recherches. Le Comité est d’accord avec la plaignante pour dire que ces commentaires et le ton emprunté par M. Bullard n’étaient pas vraiment « légers ». Mais, le Comité estime toutefois qu’ils n’ont pas tout à fait atteint le niveau de sévérité nécessaire pour les considérer « abusifs » ou « indûment » négatifs sous l’angle des Codes. En pareil cas, le CCNR doit privilégier la liberté d’expression et conclure qu’il n’y pas eu violation de l’article 2 du Code de déontologie de l’ACR ou des articles 2, 3 ou 4 du Code de l’ACR sur la représentation équitable.

Endosser, encourager ou glorifier la violence à l’endroit d’un groupe identifiable

Le commentaire de M. Bullard suggérant de tuer des Allemands constituait une des principales préoccupations de la plaignante. M. Bullard a demandé à l’instructeur de chute libre s’il était possible de recevoir une formation en vue de devenir un parachutiste d’élite (paratrooper), puis il a demandé s’il pouvait enterrer son parachute et tuer des Allemands une fois qu’il aurait atterri. Comme il l’indique plus haut, le Comité reconnaît que certains auditeurs estimeraient ces propos de très mauvais goût. Cependant, il ressortait très clairement qu’en utilisant le mot « parachutiste » et en décrivant le scénario comme il l’a fait M. Bullard faisait allusion à des opérations effectuées pendant la Deuxième Guerre mondiale lorsque les forces alliées se battaient contre les Allemands. Le Comité considère que les auditeurs de Beyond the Mic auraient aisément compris les commentaires dans ce contexte spécifique et qu’il n’y avait aucune suggestion qu’il fallait tuer les Allemands aujourd’hui. De plus, le scénario du « parachutiste » imaginé par M. Bullard n’avait aucun lien avec la réalité[4] vu l’endroit où il effectuerait son saut et les circonstances l’entourant (c.-à-d. dans la région de Toronto avec un groupe d’amis). Le Comité signale au radiodiffuseur qu’il doit faire preuve de prudence quand il présente des blagues faisant allusion au fait de « tuer » une personne ou un groupe. Dans ce cas-ci, cependant, le Comité estime que M. Bullard n’a pas en fait endossé, encouragé ou glorifié la violence contre les Allemands aux termes de l’alinéa 9 a) du Code de déontologie de l’ACR ou de l’article 8.0 du Code de l’ACR concernant la violence.

Réceptivité du radiodiffuseur

Dans toutes les décisions rendues par le CCNR, ses comités évaluent la mesure dans laquelle le radiodiffuseur s’est montré réceptif envers le (la) plaignant(e). Bien que le radiodiffuseur ne soit certes pas obligé de partager l’opinion du (de la) plaignant(e), sa réponse doit être courtoise, bien réfléchie et complète. Dans la présente affaire, la plaignante s’est mise directement en communication avec la station et l’animateur avant de communiquer avec le CCNR. Les premières réponses qui lui ont été données étaient très courtes et quelque peu sèches. Le CCNR encourage tous ses radiodiffuseurs membres à s’efforcer à d’entretenir un dialogue productif et respectueux avec les plaignants, peu importe si le CCNR a lui-même été avisé de la plainte. La grande majorité des plaintes est réglée à l’étape du dialogue entre le radiodiffuseur et le plaignant. Quoi qu’il en soit, une fois le CCNR saisi de la plainte CFRB a fait parvenir une réponse complète et descriptive à la plaignante. Le radiodiffuseur a donc respecté son obligation de se montrer réceptif et rien de plus n’est exigé de sa part à cet égard.

La présente décision devient un document public dès sa publication par le Conseil canadien des normes de la radiotélévision. La station à l’égard de laquelle la plainte a été formulée est libre de la rapporter, de l’annoncer ou de la lire sur les ondes. Cependant, là où la décision est favorable à la station, comme c’est le cas dans la présente affaire, celle-ci n’est pas obligée d’annoncer le résultat.

[1] CFOX-FM concernant The Larry and Willie Show (Décision du CCNR 92/93-0141, rendue le 30 août 1993); CITV-TV concernant « You Paid for It! » (financement des arts) (Décision du CCNR 95/96-0091, rendue le 16 décembre 1997); CFYI-AM concernant Scruff Connors and John Derringer Morning Show (Décision du CCNR 01/02-0279, rendue le 7 juin 2002); CJAY-FM concernant Forbes and Friends (« Traductions » chinoises) (Décision du CCNR 02/03-1646, rendue le 16 avril 2004); CKTF-FM concernant une parodie diffusée dans le cadre de Les Grandes Gueules (Décision du CCNR 04/05-0763, rendue le 19 juillet 2005); et SRC concernant Bye Bye 2008 (Décision du CCNR 08/09-0620+, rendue le 17 mars 2009).

[2] CHUM-FM concernant Sunday Funnies (Décision du CCNR 95/96-0064, rendue le 26 mars 1996); CKVU-TV concernant un épisode de Nightstand (Décision du CCNR 96/97-0140, rendue le 19 juin 1997); et Comedy Network concernant Open Mike with Mike Bullard (film de Leah Pinsent) (Décision du CCNR 99/00-0482, rendue le 31 janvier 2001).

[3] CTV concernant un épisode de Open Mike with Mike Bullard (Décision du CCNR 01/02-0783+, rendue le 15 janvier 2003) et CHWO-AM concernant un épisode de Durant’s World (Décision du CCNR 04/05-0447, rendue le 24 mai 2005).

[4] Dans les décisions suivantes, le CCNR a constaté que la violence à laquelle on faisait allusion n’était pas réaliste : CKAC concernant un épisode de l’émission de Gilles Proulx (Décision du CCNR 98/99-1108, rendue le 21 février 2000) et CFRB-AM concernant un épisode du Michael Coren Show (Décision du CCNR 06/07-1428, rendue le 14 avril 2008).