CHIK-FM concernant Dupont le matin

comité régional du québec
Décision CCNR 14/15-0838
2015 CCNR 6
6 août 2015
V. Dubois, A. Noël (ad hoc), T. Porrello, D. Proctor

LES FAITS

Dupont le matin est une émission de radio parlée qui est diffusée sur les ondes de CHIK-FM (NRJ 98,9, Québec) de 6 h à 10 h du lundi au vendredi. L’émission est animée par Stéphan Dupont et ses collaborateurs, Marie-Pierre Simard et Hugo Langlois. Les animateurs y abordent divers sujets d’actualité ainsi que des questions politiques et sociales.

Le 16 janvier 2015, entre 7h et 7 h 30, les animateurs ont discuté de l’évolution des rôles sexuels et, plus précisément, de la transformation des rôles sociaux de l’homme et de la femme depuis l’époque de leurs grands-parents. M. Dupont a rapporté une discussion qu’il avait eue la veille avec un ami sur ce même sujet. (Une transcription plus complète du dialogue se trouve à l’annexe A.)

Dupont : Non, on veut pas revenir à l’époque à Jos là. C’était matri… c’était patriarcal. Pis c’était le père qui travaillait, pis c’était la femme à maison. Oui, depuis que la femme travaille, c’était très, très, très sexiste notre discours d’hier peut-être, puis tant mieux si c’était pas en ondes mais que c’était accoté au bar.

Langlois : Je suis Charlie là. Écoute. J’ai le droit d’être sexiste si je veux !

Dupont : T’as le droit d’être sexiste si tu veux, oui. Mais en même temps.

[…]

Dupont : […] Tu sais, ma mère est restée à maison longtemps. Pis là, oh, quand ça se met à travailler, c’est là que les rôles changent. Et aujourd’hui, on est rendu là. Puis tant mieux, puis c’est comme ça. Mais c’est vrai que ç’a changé.

Simard : Oui.

Langlois : Puis, euh. Ça balance des fois, pas du. C’est parce que, faut, faut se retrouver quèque part au milieu si on veut que ce soit le fun pour tout le monde. Pour les gars, pour les filles, puis facile pour les enfants. Faut qu’on se retrouve au milieu, t’sé. On peut pas. Là, on était bien trop à gauche dans le temps de Jos puis sa bavette. Mais là, on est peut-être un peu trop à droite avec certaines affaires, mais, mais c’est d’notre faute.

Dupont : Ouin. C’est de la faute des gars ?

Langlois : Bien oui.

Dupont : C’est pas d’la faute des filles.

Langlois : On se laisse piler dessus. Ouin. Hé ! On le sait, on était innocents.

Dupont : Hé ! Qu’est-ce qu’il a dit notre chum. On peux-tu le répéter ce qu’il a dit ? Y dit : « Quand les filles se sont mis à faire des pipes, y ont pris le contrôle ».

[…]

Langlois : Ce qui me fait beaucoup rire c’est…la façon d’améliorer le discours.

Dupont : Y dit ma grand-mère, a faisait pas de pipes elle ! Elle pouvait pas rien contrôler ! Elle se serait mis à faire des pipes à mon grand père, c’est certain qu’il y aurait dit « On prend ça off à soir » ! Voyons donc. Un peu fou, hein?

[…]

Dupont : Les nouvelles sont également une présentation du cahier spécial du journal Le Soleil qui demain publie « Le pouvoir de la fellation », à ne pas manquer dans tous les bons kiosques. [Rires] Non mais ils veulent relancer Le Soleil là. Faites-en des dossiers. Appelez-moi. M’a vous en donner des titres moé, voyons donc. Imagine-toi là, en une, « Le pouvoir de la fellation », tout le monde va lire ça. T’sé, non, je va là au 6-12-12 là.

Langlois : Ça marche ?

Dupont : Hein ?

Langlois : Ça. [rires]

Dupont : Là, je peux pas interdire ça là, sauf que si on veut que les gars reprennent leur place, on vas-tu interdire ça ? Ça pourrait peut-être de. Mais non, chu contre les règles t’sé. Mais si on arrête. Voici les nouvelles.

Le 20 janvier, un auditeur a déposé une plainte concernant cette émission. Selon lui, les commentaires sur les « pipes » constituaient « des propos sexistes ». CHIK-FM a répondu au plaignant le 10 février que « les propos ne se voulaient pas péjoratifs envers les femmes », mais a reconnu qu’ils étaient « inadéquats ». Le radiodiffuseur a indiqué qu’il avait « pris les mesures nécessaires afin que cela ne se reproduise plus à l’avenir. » Le plaignant, insatisfait de cette réponse, a transmis sa demande de décision par courriel au CCNR le 10 février en ajoutant qu’il se demandait quelles mesures le radiodiffuseur avait prises car, à son avis, l’animateur Dupont continuait de tenir des propos inappropriés en ondes. (Le texte complet de toute la correspondance figure dans l’annexe B.)

LA DÉCISION

Le Comité régional du Québec a étudié la plainte à la lumière des articles suivants du Code de déontologie de l’Association canadienne des radiodiffuseurs (ACR) et du Code de l’ACR sur la représentation équitable :

Code de déontologie de l’ACR, Article 2 – Droits de la personne

Reconnaissant que tous et chacun ont droit à la reconnaissance complète et égale de leurs mérites et de jouir de certains droits et libertés fondamentaux, les radiotélédiffuseurs doivent veiller à ce que leur programmation ne renferme pas de contenu ou de commentaires abusifs ou indûment discriminatoires quant à la race, l’origine nationale ou ethnique, la couleur, la religion, l’âge, le sexe, l’orientation sexuelle, l’état matrimonial ou le handicap physique ou mental.

Code de l’ACR sur la représentation équitable, Article 2 – Droits de la personne

Reconnaissant que tous et chacun ont droit de jouir complètement de certaines libertés et de certains droits fondamentaux, les radiodiffuseurs doivent s’assurer que leurs émissions ne présentent aucun contenu ou commentaire abusif ou indûment discriminatoire en ce qui concerne la race, l’origine nationale ou ethnique, la couleur, la religion, l’âge, le sexe, l’orientation sexuelle, l’état matrimonial ou un handicap physique ou mental.

Code de l’ACR sur la représentation équitable, Article 4 – Stéréotypes

Les stéréotypes constituent une forme de généralisation souvent simpliste, dénigrante, blessante ou préjudiciable, tout en ne reflétant pas la complexité du groupe qu’ils visent. Reconnaissant ce fait, les radiodiffuseurs doivent s’assurer que leurs émissions ne renferment aucun contenu ou commentaire stéréotypé indûment négatif en ce qui concerne la race, l’origine nationale ou ethnique, la couleur, la religion, l’âge, le sexe, l’orientation sexuelle, l’état matrimonial ou un handicap physique ou mental.

Code de l’ACR sur la représentation équitable, Article 7 – Contenu dégradant

Les radiodiffuseurs doivent éviter de présenter un contenu dégradant, qu’il s’agisse de mots, de sons, d’images ou d’autres moyens, qui est fondé sur la race, l’origine nationale ou ethnique, la couleur, la religion, l’âge, le sexe, l’orientation sexuelle, l’état matrimonial ou un handicap physique ou mental.

Les membres du Comité décideur ont écouté l’émission et lu toute la correspondance afférente. Le Comité conclut que CHIK-FM n’a pas enfreint les dispositions mentionnées ci-dessus.

Pour le Comité décideur, il est clair que les animateurs de cette radio, qui cible les hommes de 25 à 54 ans, ont un langage coloré correspondant aux goûts de leur clientèle cible. Cela dit, la discussion ce matin-là portait sur l’évolution des rôles dévolus à chaque sexe depuis l’époque des grands-parents des animateurs jusqu’à aujourd’hui. Le contexte dans lequel ont été tenus les propos dont le plaignant s’est offensé n’était absolument pas sexiste. Au contraire, il visait à démontrer que le rôle des femmes a évolué positivement depuis qu’elles sont entrées sur le marché du travail et ne sont plus les servantes des hommes, que ces derniers ont appris quant à eux à faire certains travaux domestiques, et qu’il est important de trouver un équilibre pour le bien de tous.

C’est parce que, faut, faut se retrouver quèque part au milieu si on veut que ce soit le fun pour tout le monde. Pour les gars, pour les filles, puis facile pour les enfants. Faut qu’on se retrouve au milieu, t’sé. On peut pas. Là, on était bien trop à gauche dans le temps de Jos puis sa bavette. Mais là, on est peut-être un peu trop à droite avec certaines affaires, mais, mais c’est d’notre faute.

Quant aux propos qui ont motivé la plainte – « Quand les filles se sont mis à faire des pipes, y ont pris le contrôle » –, ils dénotent certes de la vulgarité dans le choix des mots. Ils ne constituent pas pour autant des commentaires abusifs ou indûment discriminatoires à propos des femmes au sens de l’article 2 du Code de déontologie de l’ACR ou de l’article 2 du Code de l’ACR sur la représentation équitable, ni un stéréotype négatif fondé sur le sexe au sens de l’article 4 du Code de l’ACR sur la représentation équitable, pas plus que du contenu dégradant au sens de l’article 7 du même Code.

En effet, la jurisprudence du CCNR a, de façon constante, circonscrit au fil des ans ce qui constitue des commentaires abusifs ou discriminatoires, des stéréotypes et du contenu dégradant. Le Conseil a estimé dans le passé que des blagues à connotation sexuelle, même quand elles sont de mauvais goût, ne constituent pas nécessairement des commentaires péjoratifs ou dénigrants, ni de l’exploitation de la femme1. Dans une autre décision, le Conseil n’a pas jugé abusivement discriminatoire contre les femmes le fait que l’animateur ait décrit certaines d’entre elles comme des « pieces of ass » (« baiseuses » en français)2.

Par contre, dans des dossiers concernant notamment l’émission Doc Mailloux, le Conseil a conclu que les commentaires du psychiatre sur les femmes, « leur méchanceté féminine » et leur comportement « castrant », sources de tout un éventail de problèmes sociaux, violaient effectivement les dispositions de l’article 2 du Code de déontologie de l’ACR et de l’article 4 du Code de l’ACR concernant les stéréotypes sexuels3. Dans ces dossiers, les propos virulents du psychiatre sur les femmes en général avaient été tenus par une personne dont le titre de médecin psychiatre lui conférait, aux yeux d’un certain public, une aura de respectabilité et une certaine autorité en la matière.

Dans le présent dossier, il n’y avait aucune intention malicieuse de la part des animateurs. La discussion portait essentiellement sur l’évolution des rôles sexuels dans la société au cours des dernières générations. Bien que les termes utilisés par les animateurs aient été de mauvais goût, le Comité décideur est d’avis que leurs propos ne constituent pas des commentaires abusifs ou indûment discriminatoires fondés sur le sexe, au sens des articles 2 du Code de déontologie de l’ACR et du Code de l’ACR sur la représentation équitable, ni des stéréotypes sexuels au sens de l’article 4 ou du contenu dégradant au sens de l’article 7 du Code de l’ACR sur la représentation équitable. Enfin, le Comité décideur rappelle que le Conseil n’est ni un censeur, ni un arbitre du bon goût. Toutefois, il est garant de la liberté d’expression.

Réceptivité du radiodiffuseur

Dans toutes les décisions rendues par le CCNR, ses comités évaluent dans quelle mesure le radiodiffuseur s’est montré réceptif envers le plaignant. Bien que le radiodiffuseur ne soit certes pas obligé de partager l’opinion du plaignant, sa réponse doit être courtoise, réfléchie et complète. Dans la présente affaire, CHIK-FM a donné une réponse adéquate expliquant son point de vue au plaignant. Ce radiodiffuseur ayant rempli son obligation de se montrer réceptif, il n’y a pas lieu d’en exiger davantage de sa part.

La présente décision devient un document public dès sa publication par le Conseil canadien des normes de la radiotélévision. Le radiodiffuseur contre qui la plainte a été formulée est libre d’en faire l’annonce, le récit ou la lecture sur ses ondes; cependant, quand la décision est favorable au radiodiffuseur, comme dans le cas présent, il n’est pas tenu d’en faire part.

1 Voir CHTZ-FM concernant l’émission matinale (Journée des secrétaires) (Décision CCNR 92/93-0148, 26 octobre 1993) et les propos de l’animateur : «Today is Secretary’s day, just make sure you are a gentleman when you ask her to take dictation, you understand », avec insistance sur la première syllabe du mot « dictation » qui fait référence à l’organe mâle en argot anglophone.

2 CILQ-FM concernant The Howard Stern Show (Décision CCNR 99/00-0717 et -0739, 28 juin 2001)

3 CKAC-AM concernant Doc Mailloux (six épisodes) (Décision CCNR 06/07-0168 et -0266, 23 août 2007)