Sun News Network concernant ByLine (émeutes en Angleterre)

COMITÉ NATIONAL DES SERVICES SPÉCIALISÉS
Décision du CCNR 10/11-2338 et -2339
20 juin 2012
A. Noël (présidente), D.-Y. Leu, T. Reeb (ad hoc), P. Wedge (ad hoc)

LES FAITS

De nombreux incidents de pillage et d’émeutes ont eu lieu dans plusieurs villes britanniques entre les 6 et 11 août 2011. Ceux-ci ont été déclenchés dans la foulée d’une manifestation qui s’est déroulée à Tottenham, un quartier de Londres, pour protester contre la mort d’un jeune noir âgé de 29 ans abattu par la police. Le 9 août, Brian Lilley, l’animateur de l’émission d’affaires publiques ByLine, diffusée sur les ondes du Sun News Network, a discuté de la situation avec son invité Michael Coren, un autre commentateur de ce réseau.

L’émission a débuté à 19 h, heure de l’Est. Dans son introduction, M. Lilley a déclaré [traduction] « Londres est assaillie. Michael Coren se joint à nous pour vous présenter les véritables raisons donnant lieu aux émeutes en Angleterre. » Cette séquence, présentée environ 40 minutes après le début de l’émission, consistait principalement en des questions que M. Lilley a posées à M. Coren sur les vues de ce dernier quant à la situation. Originaire du Royaume-Uni, M. Coren connaît assez bien les endroits où les émeutes ont éclaté (la transcription intégrale de ladite séquence se trouve à l’Annexe A, en anglais seulement).

Coren s’est d’abord plaint du fait qu’à son avis les autorités ne se montraient pas suffisamment sévères et a cité une entrevue qu’il avait vue à la télévision avec des [traduction] « jeunes crétins » qui affirmaient que la crise était la faute du gouvernement et [traduction] « des riches ». Il a ajouté que les émeutiers [traduction] « utilisent des appareils très coûteux, euh, des appareils électroniques pour communiquer combien ils sont pauvres », sur quoi M. Lilley a soulevé la question des reportages indiquant que les émeutiers se servaient de téléphones intelligents BlackBerry pour communiquer entre eux et s’organiser. M. Coren a répondu [traduction] « Ça n’est pas une question de pauvreté. Ça n’est pas non plus une question de Blackberry. C’est à propos de casseurs noirs » (« black thugs » en anglais) et a enchaîné en disant que les émeutes ont commencé dans des communautés qui se composent principalement de noirs : [traduction] « Il y a des “gangs” de, de jeunes hommes noirs – ce n’est pas une question de race, il s’agit plutôt d’une question de culture – qui maintiennent leur emprise sur le secteur. […] La plupart des victimes de leurs crimes – torture sadique, drogue, meurtres – sont d’autres noirs. » M. Coren a avancé que les politiciens et les médias de gauche ont trop peur de dire que c’est la [traduction] « culture de “gangs” noire et brune » qui est à la source du problème. En ce qui concerne les émeutiers blancs, il a dit ce qui suit : [traduction] « Puis, il y a, soyons francs, les moins, euh, courageux, euh, plus respectueux de la loi et il faut le dire vite, les jeunes imitateurs blancs. Alors, ils se pointent quand la bagarre est essentiellement terminée et ils se mettent à piller et à crier. Et ils tentent d’utiliser, euh, l’argot des noirs et faire comme si cette culture leur appartenait. » M. Coren a ensuite parlé de l’incident qui aurait déclenché les émeutes et a souligné que l’équipe de policiers accusée d’avoir tiré sur le jeune homme noir à Tottenham se charge exclusivement des crimes par arme à feu entre noirs, et que puisque l’homme en question était un gangster il ne regrettait pas sa mort. Il a dit qu’à son avis ces gangsters sont des [traduction] « mauvais individus qui vous descendront d’un coup de feu si vous ne leur accordez pas suffisamment de respect », en blâmant la société dans laquelle ils vivent, résultat de facteurs comme l’absence du père, l’incidence de la grossesse chez les adolescentes, les hommes ayant des enfants avec plusieurs femmes, la téléréalité et les mauvais comportements affichés par certaines vedettes.

Pendant cet entretien, Sun News a diffusé des vidéoclips et photos des émeutes montrant des policiers en tenue anti-émeute, des véhicules et des immeubles en flammes et des émeutiers dans les rues. On voyait des jeunes hommes noirs dans quelques-unes des photos, mais dans la plupart il était impossible de distinguer la couleur de la peau parce que leurs visages étaient couverts.

Sun News Network a rediffusé cet épisode de ByLine au complet le 13 août à 19 h, heure de l’Est.

Le CCNR a reçu dix plaintes au sujet des deux diffusions, mais seulement quatre des plaignants ont fourni suffisamment de renseignements pour que le CCNR puisse accepter leurs plaintes. Deux de ces quatre plaignants ont chacun présenté une demande de décision, soit un qui avait vu l’épisode diffusé le 9 août et un qui avait visionné la reprise du 13. Les deux plaignants ont caractérisé les propos de M. Coren de racistes et inacceptables sur les ondes. Quand Sun News Network a répondu aux deux plaignants le 12 octobre, il a déclaré qu’il [traductions] « rejette vigoureusement cette caractérisation des commentaires faits par M. Coren » et que ceux-ci « n’avaient pas été faits dans le but d’exposer les noirs à la haine et au mépris. » Le réseau a en outre avancé que [traductions] « les commentaires s’inséraient dans le cadre d’une tentative sérieuse de comprendre la cause des émeutes » et qu’il « incombe à Sun News de se pencher sur les sujets controversés. » Les deux plaignants n’étaient pas d’accord avec la position prise par Sun News et ont demandé au CCNR d’enquêter davantage (le texte intégral de toute la correspondance se rapportant aux deux plaintes se trouve à l’Annexe B, en anglais seulement).

LA DÉCISION

Le Comité national des services spécialisés du CCNR a étudié les plaintes à la lumière des dispositions suivantes du Code de déontologie et du Code sur la représentation équitable de l’Association canadienne des radiodiffuseurs (ACR) :

Code de déontologie de l’ACR, Article 2 – Droits de la personne

Reconnaissant que tous et chacun ont droit à la reconnaissance complète et égale de leurs mérites et de jouir de certains droits et libertés fondamentaux, les radiotélédiffuseurs doivent veiller à ce que leur programmation ne renferme pas de contenu ou de commentaires abusifs ou indûment discriminatoires quant à la race, l’origine nationale ou ethnique, la couleur, la religion, l’âge, le sexe, l’orientation sexuelle, l’état matrimonial ou le handicap physique ou mental.

Code de l’ACR sur la représentation équitable, Article 2 – Droits de la personne

Reconnaissant que tous et chacun ont droit de jouir complètement de certaines libertés et de certains droits fondamentaux, les radiodiffuseurs doivent s’assurer que leurs émissions ne présentent aucun contenu ou commentaire abusif ou indûment discriminatoire en ce qui concerne la race, l’origine nationale ou ethnique, la couleur, la religion, l’âge, le sexe, l’orientation sexuelle, l’état matrimonial ou un handicap physique ou mental.

Code de l’ACR sur la représentation équitable, Article 3 – Représentation négative

Pour assurer une représentation adéquate de tous les individus et tous les groupes, les radiodiffuseurs doivent éviter de présenter sur les ondes des représentations indûment négatives des individus en ce qui concerne la race, l’origine nationale ou ethnique, la couleur, la religion, l’âge, le sexe, l’orientation sexuelle, l’état matrimonial ou un handicap physique ou mental. Une telle représentation négative peut prendre plusieurs formes, incluant, entre autres, les stéréotypes, la stigmatisation et la victimisation, la dérision au sujet des mythes, des traditions ou des pratiques, un contenu dégradant et l’exploitation.

Code de l’ACR sur la représentation équitable, Article 4 – Stéréotypes

Reconnaissant que les stéréotypes constituent une forme de généralisation souvent et, de façon simpliste, dénigrante, blessante ou préjudiciable, tout en ne reflétant pas la complexité du groupe faisant l’objet du stéréotype, les radiodiffuseurs doivent s’assurer que leurs émissions ne renferment aucun contenu ou commentaire stéréotypé indûment négatif en ce qui concerne la race, l’origine nationale ou ethnique, la couleur, la religion, l’âge, le sexe, l’orientation sexuelle, l’état matrimonial ou un handicap physique ou mental.

Code de l’ACR sur la représentation équitable, Article 10 – Facteurs contextuels

Il est justifié que les émissions présentent un contenu qui semblerait autrement contrevenir à une des dispositions précédentes dans les contextes suivants :

[…]

  1. c) Traitement intellectuel : On peut diffuser une émission à des fins apparemment académiques, artistiques, humanitaires, journalistiques, scientifiques ou pour la recherche, ou qui présente autrement un intérêt public, pourvu qu’elle ne soit pas abusive ou indûment discriminatoire, qu’elle ne ridiculise pas fortement un groupe énuméré ou qu’elle n’incite pas à son mépris, et dans la mesure où elle n’encouragera ou ne perpétuera probablement pas la haine contre un groupe énuméré.

Les membres du Comité décideur ont lu toute la correspondance afférente et ont visionné la séquence en cause. La majorité du Comité conclut que les diffusions n’ont pas violé les dispositions précitées des codes. Une membre a exprimé une opinion dissidente quant à l’article 3 du Code de l’ACR sur la représentation équitable.

Discussion politique sur des questions se rapportant à la race – le point de vue de la majorité

Le Comité a pris connaissance non seulement de l’enregistrement sur lequel portent les plaintes et de la correspondance afférente, mais il s’est aussi documenté sur les évènements qui ont eu lieu à Londres et dans d’autres villes du Royaume-Uni à l’été 2011.

Le Comité a consulté certaines publications qui jettent un éclairage particulier sur les tensions raciales que vit le Royaume-Uni, tensions exacerbées par la grave crise économique et financière que traverse ce pays et qui affecte en priorité les gens à faible revenu ou dont le niveau d’éducation est, en moyenne, peu élevé. Un article note que les quartiers de Londres ou les villes qui ont vu les pires émeutes au cours de l’été 2011 ont une population noire importante. On y note que selon l’analyse de photos prises lors des émeutes, un peu plus de la moitié des manifestants étaient noirs à Birmingham et Manchester, et qu’ils étaient majoritairement noirs dans les quartiers de Tottenham, Hackney et Brixton à Londres. Par contre, en Écosse, dans le pays de Galles et dans le nord-est de l’Angleterre où la population noire est faible il n’y a pas eu d’émeutes.

Selon le Comité, l’analyse des événements qui ont abouti à des émeutes sans précédent au Royaume-Uni à l’été 2011 semble soutenir la thèse ayant fait l’objet de l’échange de propos entre l’animateur de l’émission ByLine, Brian Lilley et son invité, Michael Coren, un commentateur originaire de Londres.

En réponse à une question de l’animateur soulignant que les manifestants organisaient les émeutes en utilisant la messagerie instantanée de Blackberry, Michael Coren répond [traduction] « Ça n’est pas une question de pauvreté. Ça n’est pas non plus une question de Blackberry. C’est à propos de casseurs noirs » (« black thugs » en anglais). Il ajoute que les émeutes ont commencé à Tottenham, un quartier où il a lui-même grandi et qui était déjà difficile à cette époque. Selon lui le quartier est encore pire aujourd’hui et les « gangs » de jeunes hommes noirs en ont pris le contrôle. Il souligne qu’à son avis il ne s’agit pas d’un problème de racisme, mais d’un problème de culture. Il note ensuite que les émeutes commencent dans des quartiers ou des villes où il y a une grande population noire et urbaine. Il ajoute que certains problèmes qui prévalent dans les communautés noires, absence de figure paternelle, culture de la drogue, glorification de l’agressivité, augmentation des grossesses chez les adolescentes, déresponsabilisation des pères sont des facteurs favorisant cette agitation. Un cercle vicieux qui se retrouve surtout au Royaume-Uni et très peu ailleurs en Europe selon Michael Coren.

La majorité du Comité a conclu que bien que l’animateur et surtout le commentateur Michael Coren aient fait porter la responsabilité des émeutes au Royaume-Uni, sur la communauté noire de certains quartiers de Londres, ils ont plutôt discuté d’enjeux politiques et sociaux et n’ont pas fait de commentaires abusifs ou indûment discriminatoires à l’égard des noirs en général. Ils n’ont pas non plus utilisé de stéréotypes indûment négatifs en référence aux noirs en général. Enfin, ils n’ont pas, par leurs commentaires autrement représenté de façon négative la population noire en général.[i]

La majorité du comité conclut donc que les propos tenus par l’animateur Brian Lilley et son invité Michael Coren dans le cadre de l’émission ByLine du 9 août 2011 (diffusée en reprise le 13 août 2011) ne constituaient pas une violation de l’article 2 du Code de déontologie de l’ACR, et des articles 2, 3 et 4 du Code de l’ACR sur la représentation équitable. Au surplus, la majorité du Comité conclut que dans les circonstances, le radiodiffuseur était en droit de se prévaloir des dispositions de l’article 10 du Code de l’ACR sur la représentation équitable et d’invoquer les facteurs contextuels entourant ces évènements dans son émission.

Opinion dissidente de D.-Y. Leu

Je partage l’avis de la majorité pour ce qui est de l’article 2 du Code de déontologie de l’ACR et des articles 2 et 4 du Code de l’ACR sur la représentation équitable, cependant je ne suis pas de son avis quant à l’article 3. Les noirs étaient la seule cause des émeutes selon les mots choisis par M. Coren et le sens général de son message. À plusieurs reprises, il a attribué les émeutes à des [traductions] « casseurs noirs » et à des « jeunes hommes noirs », pour ensuite élargir la portée de ses propos lorsqu’il a dit [traduction] « c’est dans une communauté urbaine noire de grande taille que se déclenchent les émeutes. » Bien que M. Coren ait soutenu que [traduction] « ce n’est pas une question de race, il s’agit plutôt d’une question de culture », c’était du pareil au même puisqu’il jetait le blâme sur un groupe identifiable, et bien qu’il ait reconnu qu’il y avait également des émeutiers blancs, il a prétendu que ces jeunes blancs tentaient simplement de [traduction] « faire comme si cette culture leur appartenait », ce qui inculpait, encore une fois, la communauté noire. Ces commentaires étaient en fait des généralisations insultantes et non fondées à l’endroit de la communauté noire et constituaient de toute évidence une représentation indûment négative de ce groupe, contrairement à l’article 3 du Code de l’ACR sur la représentation équitable.

Réceptivité du télédiffuseur

Dans toutes les décisions rendues par le CCNR, ses comités évaluent la mesure dans laquelle le radiodiffuseur s’est montré réceptif envers le plaignant. Bien que le radiodiffuseur ne soit certes pas obligé de partager l’opinion du plaignant, sa réponse doit être courtoise, bien réfléchie et complète. Dans la présente affaire, Sun News Network a répondu aux plaignants en leur expliquant les raisons pour lesquelles les commentaires de M. Coren étaient acceptables à son avis. Le télédiffuseur a donc respecté son obligation de se montrer réceptif. Rien de plus n’est exigé de sa part dans ce cas-ci.

La présente décision devient un document public dès sa publication par le Conseil canadien des normes de la radiotélévision. La station à l’égard de laquelle la plainte a été formulée est libre de la rapporter, de l’annoncer ou de la lire sur les ondes. Cependant, là où la décision est favorable à la station, comme c’est le cas dans la présente affaire, celle-ci n’est pas

[i] Pour d’autres exemples de discussions sur des questions liées à la race qui n’ont pas enfreint les codes, consulter les décisions suivantes du CCNR : CFUN-AM concernant le Pia Shandel Show (Revendications territoriales des Amérindiens) (Décision du CCNR 98/99-0147, rendue le 14 octobre 1999); et CJOB-AM concernant les émissions Adler on Line et Afternoons with Larry Updike (Décision du CCNR 99/00-0092, rendue le 5 mai 2000).