Le Conseil canadien des normes de la radiotélévision varie en partie la décision du Comité régional de l’Atlantique concernant la chanson « Money for Nothing »

Ottawa, le 31 août 2011 – Le Conseil canadien des normes de la radiotélévision (CCNR) rendait publique aujourd’hui son examen de la décision rendue à l’origine le 12 janvier 2011 par son Comité régional de l’Atlantique dans CHOZ-FM concernant la chanson « Money for Nothing » de Dire Straits. Dans cette décision-là, le Comité de l’Atlantique avait conclu que la radiodiffusion de la version originale de cette chanson, laquelle comprenait le mot « faggot » [traduction française approximative : tapette] à trois reprises, a enfreint les dispositions sur les droits de la personne et d’autres dispositions du Code de déontologie de l’ACR et du Code de l’ACR sur la représentation équitable.La décision a soulevé une vive réaction de la part du public à travers le pays, laquelle fut exprimée tant dans des courriels que dans la presse électronique et écrite.

La demande de la part du CRTC
Le Secrétaire général du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), lequel a reçu un nombre considérable de commentaires directement de la part du public, a écrit au Président national du CCNR. Dans cette lettre, le CRTC a indiqué « l’envergure nationale du dossier, la vive réaction du public à l’égard de la décision du Conseil [sic] régional de l’Atlantique et l’expérience notable du CCNR dans l’examen de questions du genre » et a demandé au CCNR de « nommer un comité formé de représentants nationaux dont le mandat consisterait à réexaminer le dossier et à évaluer ces nouvelles lettres concernant cette chanson. » En outre, le CRTC a demandé que dans le cadre de ce réexamen le CCNR sollicite les « observations du public à partir de son site Web » tout en tenant « compte de tous les facteurs pertinents », dont le contexte et la proéminence du mot contesté, l’âge et l’origine de la chanson, et le temps depuis lequel la chanson est diffusée et la fréquence à laquelle on l’a fait jouer.

Conformément à la demande du CRTC, le CCNR a sollicité des observations de la part du public par le biais de son site Web. Il avait déjà l’avantage de posséder des renseignements supplémentaires utiles se rapportant à l’historique de la chanson, renseignements reçus de la part de personnes réagissant à la décision du Comité régional de l’Atlantique et qui n’avaient pas été présentés à ce Comité-là au moment où il a rendu sa décision. Le CCNR a également convoqué un comité spécialement conçu se composant de décideurs ayant une longue durée de service de chacune des cinq régions, notamment la Colombie-Britannique, les Prairies, l’Ontario, le Québec et les provinces de l’Atlantique, ainsi que des Comités nationaux constitués en permanence.

Les renseignements supplémentaires
Suite à l’appel d’observations lancé en ligne par le CCNR et aussi aux nombreux courriels de la part de personnes réagissant à la décision du Comité de l’Atlantique,

une quantité notable de renseignements supplémentaires a été signalée au Comité national concernant le contexte de la chanson, renseignements que le Comité estime d’ailleurs fort utiles. Bien qu’il n’y ait aucun moyen d’être certain, la majorité du Comité national comprend que si les décideurs du Comité régional de l’Atlantique auraient disposé de ces renseignements au moment où ils ont rendu leur décision, il se peut que les conclusions auxquelles il est arrivé à l’origine aient été différentes.

Les autres versions (modifiées) de la chanson
Le Comité national a été informé, entre autres, du fait que d’autres versions de la chanson (sans le mot en cause) interprétées par Dire Straits existent et ce depuis 1985, l’année dans laquelle la chanson a paru pour la première fois. Seulement un des trois albums en direct de ce groupe de musique contient « Money for Nothing » et dans ce cas-là d’autres mots remplacent deux des trois mentions du mot contesté. Tous les trois albums de compilation contiennent une version de « Money for Nothing » dans laquelle « l’autre mot “f” » a été entièrement supprimé. Des 23 concerts en direct sur YouTube par soit Dire Straits, soit Mark Knopfler seul (après la dissolution du groupe), « l’autre mot “f” » n’est pas utilisé une seule fois dans 17 d’entre eux, cinq l’ont une seule fois et seulement un contient toutes les trois mentions. Sur le plan de l’accès actuel en ligne (par le biais de iTunes) à l’enregistrement sonore de cette chanson, « l’autre mot “f” » ne paraît pas dans trois des cinq versions de Dire Straits de « Money for Nothing » et les deux autres contiennent toutes les trois mentions.

Autrement dit, le groupe de musique et le chansonnier étaient d’avis qu’il y avait un moyen moins offensant de présenter cette chanson au public dès l’année dans laquelle la version originale a paru.

Le mot contesté
Le Comité national a noté le fait que malgré ce qui est certes une vive critique à l’endroit de la conclusion globale énoncée dans la décision rendue par le Comité de l’Atlantique, presque aucune opinion exprimée par courriel ne contestait l’évaluation faite par ce Comité-là du mot « faggot ». Les arguments avancés par le public avaient tendance à se rapporter à des questions comme le contexte et l’acceptation de cette chanson classique depuis déjà de nombreuses années. Par contre, les arguments en faveur du caractère acceptable de « l’autre mot “f” » étaient pour ainsi dire inexistants. Une des personnes qui appuyait cet aspect de la décision rendue à l’origine (citée dans la décision du Comité national) a dit :

[Traduction]

Je suis gai. On nous a lancé, le gars avec qui je sortais et moi, le mot « faggot » avec des bouteilles en verre. J’ai de nouveau entendu le mot « faggot » quand j’ai été battu à coups de pied et de poing pour la seule raison qu’on me croyait gai et que je posais donc une menace quelconque. Je déteste ce mot. Il sert à exprimer la haine. Personnellement, je serais heureux de ne jamais le réentendre.

Expliquant les raisons pour lesquelles il tenait à ne pas s’ingérer dans la conclusion du Comité régional de l’Atlantique en ce qui concerne le mot « faggot », le Comité national a dit qu’il

ajoute, cependant, à cette conclusion anodine le fait que ce mot n’est pas simplement discriminatoire et insultant, mais qu’il est également agressif, blessant et douloureux. Même si à une époque ce mot avait une connotation davantage bénigne, ou était, même s’il ne l’avait pas, moins socialement acceptable, cette époque est révolue. Bien qu’il soit évident que les radiodiffuseurs, et la société dans son ensemble, ont amplement l’occasion de faire référence à des groupes identifiables, la façon dont ils le font est importante. Après tout, le microphone a un pouvoir indéniable sur les ondes. Les radiodiffuseurs doivent prendre tout particulièrement soin d’utiliser un langage qui n’est ni abusif ni indûment discriminatoire et d’éviter que la propagation de l’emploi d’une terminologie blessante et douloureuse désensibilise les auditoires.

La question du contexte
Un des membres du Comité national a exprimé une opinion dissidente (voir l’opinion ci-dessous) quant à la question du contexte. Étant donné la teneur des observations et des courriels envoyés au CCNR, la majorité du Comité national était d’avis qu’il y a une histoire derrière la chanson et que « le langage utilisé par le chansonnier ne semble pas avoir la moindre intention malveillante ou insultante. »

Les paroles, comme le chansonnier l’a d’ailleurs toujours expliqué publiquement depuis 1986, ont en effet été écrites, pour ainsi dire enregistrées, mot pour mot par lui pendant qu’il observait un gars qui travaillait dans un magasin d’appareils ménagers dans la ville de New York. Comme l’a dit M. Knopfler ce [traduction] « nigaud qui travaillait pour le magasin, un grand gars macho et costaud avec une, vous savez, une chemise carottée et une casquette et une paire de bottes de travail » regardait MTV et se lamentait sur son sort par rapport à celui du chanteur à l’écran de télévision. Le chansonnier, de toute évidence captivé par le langage plutôt grossier mais très authentique de cet ouvrier, a expliqué qu’il a demandé « un peu de papier et je me suis mis à écrire la chanson dans le magasin. Je voulais employer beaucoup du langage que le vrai gars a utilisé quand je l’ai entendu, parce que c’était davantage réaliste. Ça marchait simplement mieux avec la chanson; elle était davantage musclée. » Il s’agissait davantage, dans ce sens-là, d’un commentaire sur l’ouvrier que sur l’artiste qui passait à MTV. Au plus, cela reflétait de la jalousie de la part du premier envers les réalisations du dernier.

Compte tenu des renseignements précédents, le Comité a jugé que l’emploi de « l’autre mot “f” » dans la chanson se justifiait d’après le contexte pour deux motifs.

C’est dire que la majorité du Comité national est d’avis qu’il y a, dans l’histoire racontée dans cette chanson qui se développe considérablement sur plus de huit minutes, suffisamment de développement de l’intrigue, du scénario et du contexte pour justifier l’application de l’exception sur l’usage artistique légitime énoncée à l’alinéa 10 a). Bien que le Comité ait déjà bien précisé plus haut son point de vue unanime sur le caractère inacceptable du mot « faggot », ce facteur contextuel justifierait, à lui seul, l’utilisation de ce mot dans le contexte de la diffusion de cette chanson.

En ce qui concerne le point précédent, le Comité national, s’appuyant toujours sur ce qu’il comprend être l’intention et la perspective du chansonnier lorsqu’il a élaboré « Money for Nothing », ajoute qu’il estime que l’exception énoncée à l’alinéa 10 b) (À des fins de comédie, d’humour ou de satire) s’applique également. […] La majorité du Comité conclut que Mark Knopfler a satirisé l’attitude de jalousie affichée par le « nigaud vêtu d’une chemise carottée » qui l’a inspiré et qu’il l’a fait avec adresse et une touche légère et authentique. Le Comité conclut que ce facteur contextuel justifierait également à lui seul l’utilisation du mot autrement inacceptable « faggot » dans le contexte de la diffusion de cette chanson.

L’opinion dissidente
Le seul membre ayant exprimé une opinion dissidente était d’avis que le contexte ne doit pas s’évaluer selon des renseignements disponibles hors des ondes, mais plutôt selon les renseignements contextuels contenus dans la chanson ou dans l’introduction précédant sa radiodiffusion.

Quant au principe selon lequel le contexte peut avoir une pertinence pour ce qui est de justifier ce qui serait autrement une description ou un terme inapproprié, je suis entièrement d’accord. Cependant, je mets en question la façon dont nous déterminons ce qu’est ce contexte. En effet, j’insiste dans une certaine mesure sur le mot « nous », car je suis d’avis que le contexte ne doit pas être apprécié ou évalué au moyen des oreilles et des yeux du Comité. Le contexte, dans cette situation ou toute situation qui pourrait se produire à l’avenir, doit être évalué au moyen des oreilles et des yeux du public. Le contexte ne devrait pas tenir à des observations ou à des recherches documentaires hors des ondes; il devrait être évident d’après la diffusion comme telle. […] Pour moi, la question s’articule autour de celle de savoir comment les auditeurs obtiennent l’information contextuelle nécessaire. Je comprendrais le fait de diffuser cette chanson en l’accompagnant d’une introduction expliquant les circonstances dans lesquelles Mark Knopfler a composé la chanson, mais je ne trouve pas que cette preuve contextuelle soit présente dans le cas de la diffusion de la chanson dont a été saisi le Comité régional de l’Atlantique. Je suis d’avis que bon nombre des personnes qui ont critiqué la décision rendue par ce Comité-là l’ont fait selon leur propre contexte d’après ce qu’elles savaient de l’historique de la chanson. Cela écarte, bien entendu, tout un segment démographique de personnes plus jeunes, mettons celles ayant moins de 30 ans, qui ne seraient probablement pas en mesure de fournir le contexte qui manque, sans compter ceux de n’importe quel âge qui ne connaissent peut-être pas l’histoire derrière la composition de cette chanson.

L’âge de la chanson
Le Comité national a eu l’occasion d’examiner un éventail d’observations présentées sur la question de l’âge de la chanson et du temps depuis lequel elle est diffusée. Étant donné que le Comité a déjà conclu que l’utilisation du mot contesté était acceptable dans le contexte de cette chanson, sa conclusion sur l’âge de la chanson ne serait pertinente que si l’on l’appliquait dans le contexte d’une autre décision sur un point semblable à un moment donné à l’avenir. Néanmoins, le Comité a dit :

De l’avis du Comité national ad hoc, l’âge de la chanson « n’épargnera » pas, à lui seul, une chanson mise en cause, mais il reconnaît que c’est un des facteurs dont il faut tenir compte. Cela dit, étant donné ses conclusions précitées en ce qui concerne le contexte, le Comité juge que l’âge de « Money for Nothing » n’est pas un élément substantiel dans la présente affaire. En outre, le Comité est d’avis que même si un mot offensant ait pu être acceptable en 1985 ou en 1995, cela ne veut pas dire qu’il le sera toujours en 2010, 2025 ou en 2050. Et, le Comité tient à ajouter que les prix remportés par une chanson ne déterminent pas non plus si elle est apte à passer sur les ondes. C’est en raison de ce genre d’hommage qu’un radiodiffuseur décidera d’inclure une chanson à celles qu’il jouera sur les ondes, mais ces prix n’aident aucunement à faire en sorte que sa diffusion respecte les normes codifiées propres aux radiodiffuseurs.

La conclusion
Voici les trois conclusions du Comité national ad hoc concernant la radiodiffusion de la version originale de « Money for Nothing » à l’antenne des stations de radio canadiennes autorisées par une licence :

En bout de ligne, le Comité national ad hoc considère que le Comité régional de l’Atlantique avait raison lorsqu’il a déclaré qu’il est inapproprié de diffuser le mot « faggot » sur les ondes canadiennes. Que le mot contesté fût moins inacceptable ou non à une autre époque, il y a peut-être à peine 25 ans, ce n’est plus le cas.

Le Comité national tient à bien préciser aux personnes qui ont félicité le CCNR de sa position « courageuse » quant à la désapprobation qu’il a exprimée au sujet de ce terme haineux et blessant, qu’il n’abandonne pas cette position et que le CCNR demeure toujours sensible à leurs préoccupations. Il dit simplement qu’il se peut que, à certaines occasions, même des mots désignant une présentation négative inacceptable soient acceptables compte tenu de leur emploi contextuel. Le Comité national ad hoc juge que cette occasion en est une.

Les radiodiffuseurs peuvent obtenir [d’autres versions de la chanson] et, dans la mesure où ils souhaitent respecter la sensibilité de leurs auditoires à cet égard, ils ont l’option d’en jouer une sans avoir à la changer. Même si, pour les raisons énoncées dans la présente décision, le Comité national ad hoc conclut que la version originale n’enfreint pas les normes codifiées des radiodiffuseurs privés, il encourage les radiodiffuseurs à choisir la version qui convient à leur marché respectif.

Les radiodiffuseurs privés canadiens ont créé eux-mêmes les codes qui constituent les normes du secteur concernant la déontologie, la représentation équitable, la présentation de violence à la télévision et l’indépendance journalistique, et ils s’attendent à ce qu’ils soient respectés par les membres de leur profession. En 1990, ils se sont dotés d’un organisme d’autoréglementation, le CCNR, qu’ils ont mandaté de veiller à l’administration de ces codes de responsabilité professionnelle, et des codes visant les services de télévision payante, ainsi que du code concernant la déontologie journalistique qui fut élaboré par l’ACDIRT – Association des journalistes électroniques – en 1970. Presque 760 stations de radio, services de radio par satellite, stations de télévision et services de télévision spécialisée, d’un bout à l’autre du Canada, sont membres du Conseil.

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Toutes les décisions du CCNR, les codes, les liens vers les sites Web des membres et d'autres sites Web, ainsi que des renseignements pertinents sont affichés sur son site Web à www.ccnr.ca. Pour obtenir de plus amples renseignements, veuillez communiquer avec la présidente nationale du CCNR, Mme Andrée Noël, ou le directeur exécutif du CCNR, M. John MacNab.