TSN 4 concernant CFL on TSN (Winnipeg contre Hamilton)

COMITÉ DÉCIDEUR ANGLOPHONE
Décision CCNR 15/16-1744
2017 CCNR 5
16 mai 2017
A. Noël (présidente), S. Crawford, V. Dubois, T. Kenney, T. Reeb, C. Scott, M. Ziniak

LES FAITS

TSN 4 a diffusé le 7 juillet 2016 un match de la Ligue canadienne de football (LCF) entre les Blue Bombers de Winnipeg et les Tiger-Cats de Hamilton au cours de son émission CFL on TSN commençant à 19 h, heure de l’Est. Les microphones sur le terrain et autour captaient les commentaires des joueurs, et certains étaient émaillés de mots grossiers.

À un moment donné, par exemple, alors que les joueurs rassemblés en bordure de terrain étaient penchés sur une tablette électronique, l’un d’eux a utilisé en anglais l’expression fuckin’. Le commentateur est intervenu pour dire [traduction] : « On s’excuse du micro ouvert, pour ceux que ça a pu choquer. C’est de la télé en direct. » Plus tard au cours de la partie, on a entendu un joueur crier Hey man, call the fucking holding, man ! [appelle une pénalité] et un autre demander Give me some fucking water ! [donnez-moi de l’eau]. En ces deux autres occasions, le présentateur n’est pas intervenu.

Aucune mise en garde n’a été offerte durant l’émission.

Le CCNR a reçu une plainte datée du 8 juillet. Le téléspectateur y relève trois exemples de mots grossiers proférés durant le match. Il juge un tel langage inapproprié pour une émission de ce genre et affirme que le producteur [traduction] « affiche un mépris flagrant pour la décence et le respect de son auditoire ». TSN lui a répondu le 27 juillet que [traduction] « TSN ne cautionne certainement pas l’utilisation d’un langage grossier dans les événements transmis en direct, mais il est impossible de prévoir le moment où un joueur va se mettre à jurer au voisinage d’un micro ouvert. Par conséquent, notre équipe de production n’est pas en mesure d’intervenir pour censurer le contenu de tels débordements, puisqu’ils ont été transmis en direct. » TSN a assuré s’être entretenu à ce sujet avec son équipe de production et les franchises de sport pour que tous comprennent que ce genre de langage est inadmissible. Le plaignant, insatisfait de cette réponse, a réclamé une décision du CCNR. À son avis, le télédiffuseur n’a pas indiqué de quelle manière il comptait s’y prendre pour empêcher la situation de se répéter et n’a même pas reconnu le fait que son propre présentateur s’était cru obligé de faire des excuses. Il se demandait si la station n’était vraiment « pas en mesure » d’exercer une censure, ou si elle ne voulait tout simplement pas s’en donner la peine. (La correspondance complète figure dans l’annexe, en anglais seulement.)

LA DÉCISION

Le comité décideur anglophone a étudié la plainte à la lumière des dispositions suivantes du Code de déontologie de l’Association canadienne des radiodiffuseurs (ACR) :

Article 10 – Télédiffusion (Mise à l’horaire)

a) Les émissions à l’intention des auditoires adultes ayant du contenu sexuellement explicite ou comportant du langage grossier ou injurieux ne devront pas être diffusées avant le début de la plage des heures tardives de la soirée, plage comprise entre 21 h 00 et 6 h 00. […]

Article 11 – Mises en garde à l’auditoire

Pour aider les téléspectateurs à faire leur choix d’émissions, les télédiffuseurs doivent présenter des mises en garde à l’auditoire lorsque la programmation renferme des sujets délicats ou, du contenu montrant des scènes de nudité, des scènes sexuellement explicites, du langage grossier ou injurieux ou, d’autre contenu susceptible d’offenser les téléspectateurs, et ce

a) au début de la première heure, et après chaque pause commerciale pendant la première heure, d’une émission diffusée pendant la plage des heures tardives qui renferme ce genre de contenu à l’intention des auditoires adultes, ou

b) au début, et après chaque pause commerciale, des émissions diffusées hors de la plage des heures tardives dont le contenu ne convient pas aux enfants.

Les membres du comité décideur ont lu toute la correspondance et ont visionné un enregistrement de la diffusion en question. Le comité conclut que TSN 4 a enfreint les deux articles ci-dessus pour avoir diffusé du langage grossier dans une émission commençant avant 21 h et pour avoir omis de présenter des mises en garde à l’auditoire.

Langage grossier dans les événements transmis en direct

Les membres du comité décideur ont remarqué tout d’abord que la plupart des jurons captés par les microphones en direct pendant l’émission étaient à peine audibles. Ils notent aussi que, dans un cas, le présentateur a immédiatement présenté des excuses.

Les membres du comité savent par ailleurs que les télédiffuseurs s’efforcent par toutes sortes de moyens d’enrichir l’expérience du téléspectateur. En 2016, de nouvelles méthodes permettaient dorénavant de rapprocher l’auditoire du feu de l’action lors de la transmission d’un événement sportif grâce au recours à diverses technologies, dont celle des micros sur le terrain. Ces progrès sont certainement appréciés des téléspectateurs, mais il en résulte malheureusement que ceux-ci sont exposés à entendre parfois du langage grossier.

Le CCNR maintient toujours sa politique concernant l’usage du mot fuck en anglais à la télévision et juge son utilisation inacceptable en dehors de la plage des heures tardives (entre 21 h et 6 h)[1].

Les règles en place ont été adoptées par les télédiffuseurs afin de garantir un espace sûr à l’intérieur duquel les téléspectateurs sont en droit de s’attendre à ce que les émissions ne renferment aucun contenu de nature « adulte », notamment de graves écarts de langage, et qu’elles affichent une mise en garde lorsque le contenu exige une certaine maturité. Il y a visiblement absence de cohérence entre les règles telles qu’elles existent actuellement et le langage grossier qui a été capté en direct par les micros durant l’émission en question.

Le comité a adopté la position suivante dans CP24 concernant la 30e Marche des fiertés annuelle :

Le Comité national des services spécialisés ne voit aucune raison de mettre en question ce principe – qu’il applique d’ailleurs depuis longue date – de veiller à ce que les auditoires qui ne sont pas à l’aise avec le langage grossier ou offensant dans les émissions qui ne passent pas pendant les heures tardives de la soirée puissent compter sur un « havre sécuritaire ». Il considère que la politique appliquée par le CCNR, en ce qui concerne la radiodiffusion de ce genre de langage, trouve le bon point d’équilibre entre la liberté d’expression et le respect des valeurs des téléspectateurs (ou auditeurs) qui sont préoccupés par ce genre de contenu. L’assurance d’un havre sécuritaire avant 21 h pour le secteur davantage conservateur de la société est bien équilibrée avec la politique davantage libérale régissant la programmation après 21 h, laquelle impose pour ainsi dire aucune limite à l’utilisation du langage grossier ou offensant[2].

Toutefois, dans certaines décisions récentes où le CCNR a eu affaire à des événements transmis en direct qui ont donné lieu de manière imprévisible à un contenu normalement réservé à la plage des heures tardives (après 21 h), les règles ont été légèrement assouplies à l’intérieur de paramètres bien délimités. Dans la Marche des fiertés, le juron anglais fuck avait été prononcé trois fois lors de la diffusion en direct du défilé à 14 h. Chaque fois, le journaliste avait retiré le microphone en faisant observer que ce genre de langage était inapproprié. Dans ce cas-là, le comité décideur n’a décelé aucune infraction parce qu’il s’agissait d’une émission en direct et d’un écart de langage imprévisible, que les journalistes avaient demandé aux personnes interviewées de soigner leur langage et que les quelques écarts avaient été immédiatement dénoncés par les présentateurs.

Dans CP24 concernant une entrevue avec Mike Tyson, une conversation en direct en plein après-midi avec un boxeur célèbre a dérapé de manière abrupte et imprévisible lorsque le boxeur s’est mis à proférer des grossièretés à répétition. Bien qu’il ait déterminé que le télédiffuseur avait enfreint l’article 10 du Code de déontologie de l’ACR, le comité n’aurait pas prononcé la même décision si l’entrevue avait pris fin dès le premier écart de langage. En même temps, le comité a noté qu’il n’y avait eu aucune raison de prévoir ce langage grossier et, par conséquent, aucune raison d’afficher une mise en garde[3].

Dans le cas présent, comme dans celui des décisions citées ci-dessus, le comité reconnaît que l’événement était diffusé en direct. La différence réside dans le fait que les jurons auraient pu et auraient dû être prévus, qu’apparemment rien n’a été tenté pour stopper leur utilisation et que le commentateur ou le présentateur n’a pas systématiquement relevé et dénoncé le fait. Le comité conclut que TSN 4 a violé l’article 10 pour avoir diffusé du langage grossier dans une émission qui commençait avant 21 h et l’article 11 pour avoir omis de présenter des mises en garde à l’auditoire.

Le comité entrevoit la possibilité de moduler l’approche du CCNR de façon à donner aux téléspectateurs l’accès à un contenu de haut calibre tout en les protégeant contre les écarts de langage. Vu la nature spécifique de la transmission en direct des événements sportifs, le comité sait bien qu’il est impossible d’envisager des mises en garde après chaque pause publicitaire. Le comité sait aussi que bien peu de gens considèrent les émissions de sports en direct comme des émissions réservées aux adultes nécessitant des mises en garde. Néanmoins, étant donné l’objectif de « veiller à ce que les auditoires qui ne sont pas à l’aise avec le langage grossier ou offensant dans les émissions qui ne passent pas pendant les heures tardives de la soirée puissent compter sur un ʺhavre sécuritaire” », il importe de trouver un compromis entre les règles actuelles et le risque de se heurter à un contenu pour adultes.

Le comité croit que l’adoption de certaines mesures pourrait atténuer les répercussions de ce type d’infraction. Tout en continuant d’évaluer les émissions au cas par cas en se référant aux codes et à la jurisprudence, le CCNR verrait d’un bon œil le recours à des pratiques comme 1) une simple mise en garde pour prévenir l’auditoire des risques que comporte une diffusion en direct; 2) l’intervention immédiate du présentateur pour dénoncer l’utilisation de mots grossiers le cas échéant; 3) des efforts de la part du radiodiffuseur de sensibiliser les joueurs, le personnel sur le terrain et les ligues sportives sur la nécessité d’éviter tout langage grossier. Cette liste de recommandations n’est pas exhaustive. Les radiodiffuseurs ont souvent réussi dans le passé à imaginer des solutions ingénieuses pour se conformer aux objectifs des codes.

Réceptivité du télédiffuseur

Dans toutes les décisions rendues par le CCNR, ses comités évaluent dans quelle mesure le radiodiffuseur s’est montré réceptif envers le plaignant. Bien que le radiodiffuseur ne soit certes pas obligé de partager l’opinion du plaignant, sa réponse doit être courtoise, réfléchie et complète. Dans la présente affaire, TSN 4 a fourni une réponse raisonnable au plaignant, en faisant valoir les efforts déployés par la station pour rendre autant le personnel de production que les équipes sportives conscients de cette problématique. Ce télédiffuseur ayant rempli son obligation de se montrer réceptif, il n’y a pas lieu d’en exiger davantage de sa part, sauf pour l’annonce de cette décision.

Annonce de la décision

TSN 4 est tenu : 1) de faire connaître la présente décision selon les conditions suivantes : une fois pendant les heures de grande écoute, dans un délai de trois jours suivant sa publication, et une autre fois dans un délai de sept jours suivant sa publication, dans le même créneau horaire que l’émission, mais pas le même jour que la première annonce; 2) de faire parvenir [au plaignant/à la plaignante] qui a présenté la demande de décision, dans les quatorze jours suivant la diffusion des deux annonces, une confirmation écrite de son exécution; et 3) au même moment, de faire parvenir au CCNR copie de cette confirmation accompagnée du fichier-témoin attestant la diffusion des deux annonces, qui seront formulées comme suit.

Le Conseil canadien des normes de la radiotélevision a jugé que TSN 4 avait enfreint le Code de déontologie de l’Association canadienne des radiodiffuseurs le 7 juillet 2016. Lors d’un match de la LCF présenté à 19 h, TSN a diffusé du langage grossier sans avoir présenté de mises en garde. Une semblable situation est contraire aux dispositions des articles 10 et 11 dudit code.

La présente décision devient un document public dès sa publication par le Conseil canadien des normes de la radiotélévision.

[1] CTV concernant l’intervention d’Eminem à la remise des Junos (Décision CCNR 02/03-1130, 30 janvier 2004); CTV concernant la performance de Green Day durant la diffusion de Live 8 (Décision CCNR 04/05-1753, 20 janvier 2006); Global concernant un épisode de fatbluesky (Décision CCNR 05/06-1611, 8 janvier 2007); TSN concernant Championnat mondial du hockey junior 2007 (Entrevue) (Décision CCNR 06/07-0515, 1er mai 2007); BBC Canada concernant The F-Word (Décision CCNR 08/09-1516, 1er avril 2010); BITE TV concernant The Conventioneers (Décision CCNR 10/11-0627, 12 juillet 2011); Sportsnet Ontario concernant Party Poker Premier League Poker (Décision CCNR 14/15-0908, 21 octobre 2015).

[2] CP24 concernant la 30e Marche des fiertés annuelle (Décision CCNR 09/10-1834, 11 février 2011)

[3] CP24 concernant une entrevue avec Mike Tyson (Décision CCNR 14/15-0071 et -0089, 8 avril 2015)


Appendix

The Complaint

The following complaint dated July 8, 2016 was sent to the CBSC:

Once again I find myself having to protest the obscene language which was allowed to be broadcast from open, and obviously unmonitored microphones not ONCE, not TWICE but THREE TIMES in the same game. The last time I complained the following details were requested by your office.

Station: TSN-HD, channel no. 730 on Cogeco.

Time of obscenity:

1. During 1st half of game during color commentary (video clip on sidelines with several Ti-Cats reviewing a play on a tablet) with Rod Black – it was so offensive that Rod apologized to viewers.

2. During 3rd quarter at approx. 8:10 by the play clock someone shouts “What about the f—–g holding?”

3. During 4th quarter at approx. 8:00 by the play clock someone shouts “Give me some f—–g water!”

Date of obscenity: Thursday, July 7, 2016

Like I said, the last time I complained this disgusting and abhorrent language has no place in my home or the homes of thousands of other fans. I hold the producer in contempt for such a blatant disregard for decency and respect of the TV audience.

I fully expect an apology and the assurance that a stern reprimand be delivered to the responsible parties.

P.S. Would you please acknowledge receipt of my complaint or direct me to the appropriate person if your responsibilities have changed.

The CBSC requested further information from the complainant who provided the following, also on July 8. He answered the CBSC’s questions within the body of its email; his responses are in red:

Please see my responses below:

Subject: (C15/16-1744) Your complaint concerning comments during CFL football

The Canadian Broadcast Standards Council (CBSC) has received your correspondence concerning comments during CFL football.

I have a couple questions in order for the CBSC to secure a copy of the logger files of the broadcast that concerned you:

1. Do you still live in [city], Ontario? YES

2. When you write 8:00 & 8:10, do you mean AM or PM? Neither, as I wrote in my previous email these are the readings on the game time clock.

3. Is channel 730 on Cogeco is TSN 1, 2, 3, 4, or 5? Or is it just an HD version of TSN 1? HD

Please note that broadcasters are only required to hold logger tapes of their programming for a period of 28 days following the broadcast. We have nevertheless forwarded your complaint to TSN’s head office at Bell Media so that they can be aware of your new complaint, while we wait for more information from you.

The CBSC then asked the complainant to provide the time of the broadcast. The complainant responded:

The game started at 7:00 PM last night. Does that help?

Broadcaster Response

The broadcaster sent the following response on July 27:

Thank you for your letter, which we received through the Canadian Broadcast Standards Council.

I understand and appreciate your concerns regarding comments made by players during CFL ON TSN’s live coverage of the Winnipeg @ Hamilton game on July 7, 2016. Please allow me to take this opportunity to address your concerns.

In no way does TSN condone the usage of profanity during its coverage of live events, and these comments were no exception.

Unfortunately, it remains impossible to anticipate that a player would use such profanity when standing adjacent to a live microphone. Consequently, our production team cannot immediately censor the content of these comments, as they are made during live television broadcasts.

While the mandate of our live game coverage is to capture the excitement and intensity of the game, our senior management team has thoroughly reviewed the situation with our CFL ON TSN production team.  We have made it very clear that our team must work diligently in an effort to prevent comments like these from making it into our live television broadcasts.

We have also raised your concerns with the franchises in question so that they are aware of the feedback we are receiving from their fans, and our viewers, watching at home.

TSN is very sensitive to these types of situations and certainly had no intention of offending our viewers. Please accept my sincere apology on behalf of the network.  We hope this letter clarifies how seriously we take our programming and broadcast responsibilities.

TSN is a member in good standing of the Canadian Broadcast Standards Council and follows the Council’s guidelines.

Thank you for taking the time to write to us with your concerns.

Additional Correspondence

On August 2, the complainant sent the following letter directly to the broadcaster:

Thank you for your response to my letter concerning obscenities uttered by players during the live coverage of the Winnipeg at Hamilton game on July 7, 2016.

It is somewhat comforting to know that TSN does not condone this deplorable language.

However, from this point on in your letter you make no attempt whatsoever to suggest altering your broadcast to eliminate the possibility of this offensive and vulgar language from entering the homes of fans across the nation.

You didn’t even acknowledge that one of your own commentators, Rod Black, felt the language was so offensive that he deemed it necessary to apologize to viewers.

[President], I doubt very much you would allow anyone to speak to your children or family members using this kind of language in your home without stopping the problem. Furthermore, I would love to hear from your sponsors as to their reaction to “our production team cannot immediately censor the content”.  ‘Cannot’ [President], or WILL NOT??

I fail to see your mandate of capturing “the excitement and intensity of the game” as being dependent on foul, obscene language. Might I remind you that the NFL does not seem to have this problem and I watch as many NFL games as CFL games without having to put up with this – if the NFL can do it, why can’t you?

This is not the first time I have written about the exact same problem and yet it persists so I fail to understand how TSN can be a member in good standing of the CBSC.

On that same day, the complainant submitted his Ruling Request with the following comments:

[The President of TSN] responded by email – however, despite his defence that TSN does not condone obscene language in broadcast, absolutely no indication is given to eliminate the open microphones that allow the foul language to enter fans’ homes. The remedy is called a “switch” and TSN clearly intimates it is unwilling to use it.  This is NOT the first time I have complained and still the problem persists – this is unacceptable.