TVA concernant Les galas « Juste pour rire » 2011 : Le party à Mercier

comité régional du québec
Décision du CCNR 11/12-2033
rendue le 23 janvier 2013
D. Meloul (présidente), G. Moisan (vice-président), A. H. Caron, S. Charbonneau, M. Ille, T. Porrello

LES FAITS

Le 13 mai 2012, TVA, à 21 h 30, a diffusé une captation des Galas « Juste pour rire » 2011 intitulée « Le party à Mercier ». La plaignante a, par erreur, soulevé que la diffusion avait eu lieu à 20 h 30 ce soir-là, et TVA n’a relevé cette erreur que la veille de la date prévue pour la réunion du Comité décideur, ce qui a amené le CCNR a examiné toute la diffusion en détail, puisqu’au départ l’émission semblait avoir été diffusée avant la plage des heures tardives. Le spectacle met en vedette l’humoriste Jean-François Mercier qui fête son 44e anniversaire. M. Mercier est bien connu pour son humour sarcastique, caustique et parfois méchant. L’émission renferme des sketchs et des numéros dans lesquels M. Mercier participe avec certains amis humoristes.

L’émission débute par une scène dans laquelle M. Mercier est assis sur un divan, dans une salle toute blanche. Un homme portant un costume et un masque sadomasochiste est assis sur le plancher à côté de lui alors qu’une troisième personne semble s’adonner à la nécrophagie un peu plus loin.

Pendant toute l’émission, M. Mercier et les humoristes qui l’entourent sur scène utilisent, selon leur habitude, un vocabulaire émaillé de termes tels « calice », « ’ostie », « tabarnac’ », « chrisse » et « sacrament » et, au moins une fois, le terme anglais « fuck ». Il y a également quelques blagues à connotation sexuelle. Le CCNR ignore si TVA a diffusé des mises en garde appropriées à l’auditoire, puisqu’elle n’a fourni qu’une copie de l’émission plutôt que le fichier-témoin officiel qui contient tout ce qui a été diffusé.

La plaignante a mentionné une farce impliquant une grosse femme et a fait valoir, dans sa plainte, que cette farce comporte des propos « haineux et discriminatoires » à l’égard des femmes obèses et valorise le harcèlement et l’intimidation envers les personnes qui sont différentes physiquement.

La blague s’est déroulée comme suit :

Mercier : Un moment donné à une de mes fêtes j’étais célibataire, plus jeune. Un de mes chums il m’a dit « ah, qu’est-ce c’est que tu veux avoir pour, euh, ta fête toi? » « Présente-moi une fille » « Crime, ça tombe bien que tu me demandes ça. » Il a dit « Ma blonde a son amie Martine, au bureau, elle est célibataire. » « De quoi est-ce qu’elle a l’air, cette Martine-là t’sais? » « Oh, il dit, elle est super fine. » « Physiquement elle est comment? » « Je pense que tu vas l’aimer. Elle est en plein ton genre, t’sais. » Fait qu’il m’a [?] en blind date, pis la fille elle arrive pis la fille, tabarnac’, elle est grosse. Vu que chus gros, il m’a dit « j’vas y présenter une grosse. » Tabarnac’ chus gros calice, chus pas aveugle! J’ai dit « Toé la fille que tu m’as présentée tu sortirais-tu avec? » Il a dit « Come on, Jeff » y dit « Chus même pas capable de la lever. » Il dit « Hey, hey, hey t’es pas demandé de la déménager là, t’es demandé de sortir avec! T’sais, mon oncle, il a un Cadillac. Il est pas capable de la lever. Il sort avec pareil t’sais voyons donc ’ostie! » Ça te fait pas rire ça la grosse, hostie [la caméra montre une femme grosse dans l’assistance qui n’a pas l’air contente]. Pas contente d’être grosse. En plus elle me fait sa grosse baboune comme si on vient de t’enlever son bol à chien toé [Mercier rit]. Eille, la grosse, t’sais c’est quoi la différence entre rater pis échouer? Quand t’essaies un bikini c’est raté. Quand t’es sur la plage, c’est échoué [Mercier rit].

La femme : Tu t’es pas vu, toé, dans une glace, ’ostie de gros laid!? Mange de la marde! [Et la femme sort de la salle]

Mercier : [rit] Tu prévoies-tu revenir parce que sinon je donnerais ta place dans une rangée au balcon, euhm. [l’assistance hue] Ben là j’étais arrangé avec. C’est juste pour vous poigner, de me faire un genre de frette. C’est pour me faire plaisir. C’est ma fête. Je comprends pas t’sais. Elle était supposée de me répondre des affaires pis elle est supposée de venir me joindre sur scène –

Une autre femme dans l’assistance : Monsieur Mercier.

Mercier : Hein?

La 2e femme : Monsieur Mercier. [on aperçoit un télésouffleur à l’arrière sur lequel s’affiche le dialogue] C’est parce que c’est avec moi que vous deviez faire le numéro. [l’assistance rit]

Mercier : J’me suis trompé de grosse, là? Moi ben, euh, chus content parce que sérieusement j’avais peur que ça fasse un malaise ce numéro-là.

À la fin de l’émission, on présente un énorme gâteau d’anniversaire à Jean-François Mercier, duquel sort la grosse femme qui a insulté M. Mercier au cours de l’émission.

Mercier : C’est pas ce que je pense? Wow, oh non! Ma grosse de tantôt! Mais oui, hein? C’est de même les grosses, aussitôt que ça sent le gâteau, ça se pitch dedans!

TVA a répondu à la plaignante en indiquant qu’elle n’était pas d’accord avec celle-ci. TVA a noté que M. Mercier s’est décrit lui-même dans le sketch comme un gros et il y avait évidemment de la complicité avec le public et les deux femmes. La scène à la fin avec le gâteau confirme la complicité de la première femme depuis le tout début. (Le texte de toute la correspondance est disponible dans l’annexe.)

LA DÉCISION

Le Comité régional du Québec a étudié la plainte à la lumière des articles suivants du Code de déontologie et du Code concernant la violence de l’Association canadienne des radiodiffuseurs (ACR) ainsi qu’à la lumière de certaines exigences du Manuel du CCNR que les membres s’engagent à respecter :

Code de déontologie de l’ACR, Article 2 – Droits de la personne

Reconnaissant que tous et chacun ont droit de jouir complètement de certaines libertés et de certains droits fondamentaux, les radiodiffuseurs doivent s’assurer que leurs émissions ne présentent aucun contenu ou commentaire abusif ou indûment discriminatoire en ce qui concerne la race, l’origine nationale ou ethnique, la couleur, la religion, l’âge, le sexe, l’orientation sexuelle, l’état matrimonial ou un handicap physique ou mental.

Code de déontologie de l’ACR, Article 6 – Présentation complète, juste et appropriée

C’est un fait reconnu que la tâche première et fondamentale de chaque radiotélédiffuseur est de présenter des nouvelles, des points de vue, des commentaires ou des textes éditoriaux d’une manière complète, juste et appropriée. Ce principe s’applique à toute la programmation de la radio et de la télévision, qu’il s’agisse des nouvelles, des affaires publiques, d’un magazine, d’une émission-débat, d’une émission téléphonique, d’entrevues ou d’autres formules de radiotélévision dans lesquelles des nouvelles, des points de vue, des commentaires ou des éditoriaux peuvent être exprimés par les employés du radiotélédiffuseur, leurs invités ou leurs interlocuteurs.

Code de déontologie de l’ACR, Article 11 – Mises en garde à l’auditoire

Pour aider les téléspectateurs à faire leurs choix d’émissions, les télédiffuseurs doivent présenter des mises en garde à l’auditoire lorsque la programmation renferme des sujets délicats ou, du contenu montrant des scènes de nudité, des scènes sexuellement explicites, du langage grossier ou injurieux ou, d’autre contenu susceptible d’offenser les téléspectateurs, et ce

  1. au début de la première heure, et après chaque pause commerciale pendant la première heure, d’une émission diffusée pendant la plage des heures tardives qui renferme ce genre de contenu à l’intention des auditoires adultes.

Code de l’ACR concernant la violence, Article 5.0 – Mises en garde à l’auditoire

5.1 Pour aider le téléspectateur à faire son choix d’émissions, les télédiffuseurs doivent présenter des mises en garde au début et pendant la première heure d’émission diffusée pendant la plage des heures tardives, qui contient des scènes de violence à l’intention d’auditoires adultes.

Manuel du CCNR, Responsabilités des membres

Les radiotélédiffuseurs membres qui adhèrent au CCNR le font de leur propre gré, et ce faisant conviennent :

[…]

h) de prêter leur coopération entière au CCNR en conservant les bandes-témoins d’une émission visée à partir du moment où le Secrétariat leur fait une demande quelconque et jusqu’à ce que le CCNR les avise qu’il n’est plus nécessaire de les conserver en vue de régler la plainte.

Manuel du CCNR, Règlement des plaintes – Conservation des bandes-témoins

Lorsqu’il reçoit une plainte le Secrétariat communique avec le radiotélédiffuseur, généralement même avant de lui faire parvenir une lettre, pour s’assurer que les bandes-témoins de l’émission visée ont été mises de côté en attendant que le CCNR lui indique qu’il n’est plus nécessaire de les garder aux fins de l’instruction de la plainte. Le radiotélédiffuseur a pour responsabilité fondamentale, en tant que membre du CCNR, de conserver les bandes-témoins de manière sécuritaire de sorte qu’elles soient disponibles si le Secrétariat lui demande de lui fournir un nombre de copies des bandes afin que le CCNR puisse évaluer l’émission, régler la plainte ou trancher toute autre question découlant du dossier.

Les membres du Comité ont lu toute la correspondance afférente et ont visionné l’émission en question. Le Comité conclut que TVA n’a violé aucune des dispositions des articles 2 et 6 du Code de déontologie de l’ACR. Toutefois, en l’absence de fichiers-témoins, le Comité ne peut se prononcer en ce qui a trait au respect de l’article 11 du Code de déontologie de l’ACR et de l’article 5 du Code de l’ACR concernant la violence, car il est impossible de savoir si le diffuseur a fait les mises en garde appropriées. Quant au respect des obligations découlant du Manuel du CCNR sur la conservation des fichiers-témoins, le Comité note que TVA a toujours respecté ses obligations à cet égard dans le passé et que l’heure de diffusion mentionnée dans la plainte étant erronée, le bon fichier a probablement été effacé par mégarde.

Application de l’article concernant les droits de la personne

Les membres du Comité rappellent que l’obésité ou le surpoids, tout comme la couleur des cheveux1, ne constituent pas un handicap physique au sens de l’article 2 du Code de déontologie de l’ACR, non plus qu’au sens des articles 2 et suivants du Code de l’ACR sur la représentation équitable. De plus, les membres du Comité concluent que la blague en question ne visait pas les femmes en tant que groupe. Il n’y a donc pas eu violation de l’article 2 du Code de déontologie de l’ACR ou des articles 2 et suivants du Code de l’ACR sur la représentation équitable.

Blague injuste ou inappropriée?

Les membres du Comité ont ensuite examiné la plainte sous l’angle de l’article 6 du Code de déontologie de l’ACR, à savoir — Présentation complète, juste et appropriée. Au visionnement de l’émission, il apparait, de toute évidence, que la blague en question faisait partie intégrante du scénario, on pouvait même lire le texte sur le télésouffleur. De plus les deux femmes qui ont participé au sketch en question l’ont fait de leur plein gré, celle qui a soi-disant quitté la salle réapparaissant à la toute fin dans le gâteau d’anniversaire. Dans ces circonstances les membres du Comité ne peuvent que conclure à l’absence de violation de l’article 6 du Code de déontologie de l’ACR.

Mises en garde à l’auditoire

Le Comité note qu’il est malheureux que TVA ait égaré le fichier-témoin de cette émission. Comme mentionné plus haut, en l’absence du fichier-témoin il est impossible de déterminer si le télédiffuseur a fait les mises en garde appropriées aux téléspectateurs.

Le Comité est donc dans l’impossibilité de déterminer s’il y a eu, ou non, violation de l’article 11 du Code de déontologie de l’ACR en ce qui a trait aux mises en garde concernant le langage grossier. Toutefois, le Comité conclut qu’une telle mise en garde aurait été nécessaire, compte tenu de l’utilisation importante de langage grossier au cours de l’émission. Pour ce qui est des scènes à caractère sexuel, le Comité estime qu’elles n’étaient pas suffisamment explicites pour justifier une mise en garde. D’autre part le Comité est d’avis que la très courte scène de nécrophagie présentée au tout début de l’émission, quoique de fort mauvais goût, ne nécessitait pas non plus de mise en garde aux termes de l’article 5 du Code de l’ACR concernant la violence.

Fichiers-témoins

Le Comité est conscient que l’erreur initiale sur l’heure de diffusion qui n’a été découverte que la veille de sa réunion a pu contribuer à la destruction du fichier-témoin (ces fichiers sont systématiquement effacés par les télédiffuseurs après 28 jours sauf s’ils reçoivent une demande pour les conserver, et ils sont généralement codés par heure de diffusion). D’autre part, le Comité note qu’il a toujours eu une collaboration pleine et entière de TVA dans les dossiers qu’il traite et que c’est la première fois que TVA perd un fichier-témoin2. En conséquence, le Comité estime que TVA n’a pas violé son obligation à l’égard de la conservation et de la remise des fichiers-témoins, mais souligne toutefois l’importance que le télédiffuseur doit accorder en tout temps au respect de cette obligation.

Réceptivité du télédiffuseur

Dans toutes les décisions rendues par le CCNR, ses comités évaluent la mesure dans laquelle le radiodiffuseur s’est montré réceptif envers le plaignant. Bien que le radiodiffuseur ne soit certes pas obligé de partager l’opinion du plaignant, sa réponse doit être courtoise, bien réfléchie et complète. Dans la présente affaire, TVA a donné une réponse assez détaillée expliquant son point de vue à la plaignante. Ce télédiffuseur ayant rempli son obligation de se montrer réceptif, il n’y a pas lieu d’en exiger davantage de sa part.

La présente décision devient un document public dès sa publication par le Conseil canadien des normes de la radiotélévision. Le radiodiffuseur contre lequel la plainte a été formulée est libre d’en faire l’annonce, le récit ou la lecture sur ses ondes ; cependant, quand la décision est favorable au radiodiffuseur, comme dans le cas présent, il n’est pas tenu d’en faire part.

1 CKNG-FM concernant “Blond Moments” (Décision du CCNR 96/97-0060, rendue le 16 décembre 1997) et CFEX-FM concernant des commentaires à l’endroit des roux (Décision du CCNR 11/12-0323, rendue le 20 avril 2012).

2 Voir les décisions suivantes concernant la conservation des fichiers-témoins : CTV concernant W-FIVE (couples échangistes) (Décision du CCNR 99/00-0347, rendue le 14 février 2001); Bravo! concernant le documentaire Give Me Your Soul (Décision du CCNR 00/01-1021, rendue le 16 janvier 2002); Bravo! concernant le long métrage The House of the Spirits (Décision du CCNR 00/01-0738, rendue le 16 janvier 2002); Showcase Television concernant le long métrage Destiny to Order (Décision du CCNR 00/01-0715, rendue le 16 janvier 2002); VRAK.TV concernant Charmed (« Histoire de fantôme chinois ») (Décision du CCNR 02/03-0365, rendue le 17 juillet 2003); Canal D concernant Festival Juste pour Rire et Comicographies Juste pour Rire : François Morency (Décision du CCNR 02/03-0142 et -0143, rendue le 17 juillet 2003); et The Score concernant une séquence de WWE Bottom Line (Décision du CCNR 02/03-0520, rendue le 30 janvier 2004).