conseil canadien des normes de la radiotÉlÉvision

comitÉ rÉgional de l’atlantique

CJCH-TV (CTV Atlantic) concernant CTV News at 6
(Entrevue avec Stéphane Dion)

(Décision du CCNR 08/09-0196+)

Rendue le 12 janvier 2009

R. Cohen (président, ad hoc), B. A. Jones (vice-président), B. MacEachern, R. McKeen, R. Morrison, T.-M. Wiseman

 

les faits

En octobre 2008, une campagne électorale fédérale se déroulait au Canada (le vote a eu lieu le 14 octobre). Le Premier ministre Stephen Harper tentait de remporter un deuxième mandat pour les Conservateurs, tandis que les Libéraux, dirigés par M. Stéphane Dion, souhaitaient former le gouvernement.

Le 9 octobre, CJCH-TV (CTV Atlantic) a diffusé une entrevue avec le chef des Libéraux, Stéphane Dion, dans le cadre de son téléjournal de 18 h, CTV News at 6 (le reportage et l’entrevue ont commencé à 18 h 37). L’entrevue avait été effectuée environ deux heures auparavant ce jour-là par le chef d’antenne de CTV Atlantic, Steve Murphy, lequel avait déjà fait une entrevue en direct avec M. Dion le 15 septembre pendant cette même campagne électorale. L’entrevue a dû recommencer trois fois avant que la quatrième tentative devienne l’entrevue au complet (laquelle est désignée l’entrevue « complète » ou la « bonne » entrevue ci-dessous). La transcription du début interrompu et de la première partie de l’entrevue complète fait partie du texte de la présente décision. Le reste de la « bonne » entrevue, qui n’a qu’un rapport indirect à la présente décision, est néanmoins reproduite à l’Annexe A (disponible en anglais seulement). Le CCNR ne sait pas si l’entrevue complète du chef des Libéraux a été diffusée à l’antenne de CJCH-TV (CTV Atlantic) autre que dans le cadre du téléjournal de 18 h de cette station le 9 octobre. En tant que chef d’antenne de ce téléjournal, M. Murphy a entamé sa séance d’entrevue au complet, les séquences de reprise y compris, avec le chef des Libéraux Stéphane Dion, comme suit :

[traduction]

Il a déjà été dit qu’en politique une semaine équivaut à toute une vie. Et bien, plusieurs semaines se sont écoulées depuis notre dernier entretien avec Stéphane Dion et beaucoup de choses ont changé. C’est le chambardement dans les marchés mondiaux à l’heure actuelle; les taux d’intérêt et le dollar chutent et le taux de popularité du parti Libéral augmente selon les sondages effectués après les deux débats des chefs. Nous nous sommes entretenus contre cette toile de fond cet après-midi avec Stéphane Dion. J’ai entamé la discussion en posant des questions à M. Dion au sujet de ses commentaires selon lesquels le Premier ministre n’a rien fait pour rassurer les Canadiens au sujet des troubles économiques qui se manifestent à l’heure actuelle. Je lui ai demandé, et je cite, « Si vous étiez premier ministre à l’heure actuelle, qu’auriez-vous fait que M. Harper n’a pas fait? » [La version anglaise de cette question était la suivante: If you were prime minister now, what would you have done that Mr. Harper has not done?] Après avoir commencé à répondre à cette question, M. Dion a demandé de recommencer l’entrevue parce qu’il n’avait pas compris la question. Après un deuxième faux départ, une personne qui fait partie du personnel de M. Dion lui a expliqué la question et il y a eu également un troisième faux départ. Nous n’aurions peut-être pas dû convenir de recommencer à poser nos questions. Les responsables de la campagne des Libéraux souhaitaient vivement que cet échange ne soit pas diffusé et nous avons initialement indiqué qu’il ne serait pas diffusé. Mais, après réflexion, les responsables de CTV News sont d’avis qu’il nous incombe de vous montrer tout ce qui s’est passé.

CTV Atlantic a donc diffusé l’entrevue au complet précédée des faux départs et des reprises. Les faux départs consistaient uniquement en un gros plan de la tête et des épaules de Stéphane Dion; on entendait la voix de M. Murphy hors champ. L’entrevue complète se composait de plans de coupe plus traditionnels de l’intervieweur. La transcription de la partie initiale de l’entretien, tel que décrite ci-haut, est la suivante :

[traduction]

Murphy :           Merci. Monsieur Dion, merci de revenir sur notre plateau.

Dion :   Merci, Steve.

Murphy :           Monsieur Dion, l’économie est maintenant l’enjeu qui règne pour la campagne et vous avez dit à ce sujet, aujourd’hui, que M. Harper n’a rien offert pour rassurer les Canadiens et n’offre aucune vision pour le pays. Vous dites qu’il faut agir dès maintenant. Ne rien faire n’est pas une option. Si vous étiez premier ministre à l’heure actuelle, qu’auriez-vous fait au sujet de l’économie et de cette crise que M. Harper n’a pas fait?

Dion :   Si j’aurais été premier ministre il y a deux ans et demi?

Murphy :           Si vous étiez premier ministre à l’heure actuelle.

Dion :   À l’heure actuelle?

Murphy :           Et l’aviez été pendant les deux dernières semaines.

Dion :   [Il parle en même temps que la dernière réponse de Steve Murphy et il est donc difficile de distinguer ce qu’il dit.] OK, non. Si je suis élu mardi prochain, ce mardi-ci, c’est ça que vous voulez dire?

Murphy :           Non, je dis si vous étiez hypothétiquement premier ministre aujourd’hui.

Dion :   Aujourd’hui.

Murphy :           Qu’auriez-vous fait que M. Harper n’a pas fait?

Dion :   Je déclencherais le plan 30/50 que nous voulons mettre en œuvre dès le moment que nous aurons un, un gouvernement Libéral. Et le plan 30/50, euh, le 30, en fait, le plan pour les premiers 30 jours, devrais-je dire, le plan pour les premiers 30 jours une fois qu’un gouvernement Libéral est au pouvoir. Est-ce qu’on pourrait recommencer?

Murphy :           Voulez-vous recommencer?

Voix masculine hors champ :     Certainement.

Dion :   [Il regarde quelqu’un hors champ.] Oui?

Murphy :           Je peux recommencer.

Dion :   Oui, parce que je crois que j’ai été lent à comprendre votre question.

Voix masculine :            J’enregistre.

Dion :   OK.

Murphy :           Monsieur Dion, merci de revenir sur notre plateau.

Dion :   Merci, Steve.

Murphy :           Monsieur Dion, vous avez dit aujourd’hui que M. Harper n’a, euh, rien offert pour rassurer les Canadiens pendant cette crise financière et vous dites également qu’il n’a aucune vision pour le pays. Vous dites qu’il faut agir dès maintenant. Ne rien faire n’est pas une option. Alors, je voudrais commencer en vous demandant si vous étiez premier ministre à l’heure actuelle, qu’auriez-vous déjà fait au sujet de cette crise que M. Harper n’a pas fait?

Dion :   Je ne peux pas, je ne comprends pas la question. Parce que vous me demandez d’être premier ministre quand, à quel moment? Aujourd’hui ou depuis une semaine ou depuis deux semaines ou depuis –

Murphy :           Non. Si vous, si vous étiez premier ministre déjà maintenant.

Dion :   [visiblement frustré] Il nous faut recommencer. Je m’excuse. Si j’étais premier ministre à compter de quand? Aujourd’hui? Si j’étais premier ministre aujourd’hui?

Voix féminine hors champ : Si vous étiez premier ministre quand, depuis que M. Harper est Premier ministre.

Dion :   Mais, oui, il y a deux ans et demi.

Femme : À n’importe quel moment donné.

Dion :   Deux ans. Il y a deux ans et demi.

Femme : Qu’auriez-vous fait différemment pour changer les choses pendant, pendant le temps que M. Harper a été là?

Dion :   Oui, mais si j’étais premier ministre il y a deux ans et demi, j’aurais eu un programme en place. Recommençons.

Murphy :           OK.

[Une femme hors champ rit.]

Dion :   Nous y arriverons.

Voix masculine hors champ : Je continue à enregistrer.

Murphy :           Monsieur Dion, merci d’être venu.

Dion :   Merci, Steve. Recommençons, je suis [il rit].

[Une femme hors champ rit.]

Murphy :           Heureusement que les bandes ne coûtent pas cher.

Dion :   Mais, mais donnez-moi, donnez-moi une première date à laquelle je suis premier ministre, pour que je puisse comprendre en quoi, en quoi consiste votre question.

À ce point-là, la partie avortée de l’entrevue s’est terminée et M. Murphy, en sa capacité de chef d’antenne, a expliqué comme suit : [traduction] « Voici donc l’entrevue intégrale au point où nous la reprenons, soit à compter du moment où la question est posée de nouveau. » CTV Atlantic a alors diffusé (à partir de juste avant 18 h 41) la « bonne » entrevue finale et non interrompue pendant laquelle M. Dion a discuté de son programme électoral et offert des suggestions pour prendre la crise économique en main. Nous incluons ici l’échange d’environ deux minutes et demi qui a débuté l’entrevue sur le sujet que semblent avoir anticipé les questions posées plus tôt. Le reste de l’entrevue (d’une durée d’un peu plus de dix minutes supplémentaires, lequel se trouve à l’Annexe A) portait sur ce qui devrait être dit afin « de rassurer les Canadiens », le plan économique des Libéraux, la taxe proposée sur le carbone, les déficits, le tournant vert, les impôts, les politiques nationales comparables en Europe et la mission militaire du Canada en Afghanistan.

Murphy :           Monsieur Dion, merci d’être venu.

Dion :   Merci, Steve.

Murphy :           L’économie est maintenant l’enjeu majeur auquel nous faisons face dans cette campagne et vous avez dit à ce sujet que M. Harper n’a rien offert pour rassurer les Canadiens et qu’il n’offre aucune vision pour ce pays. Vous dites qu’il faut agir dès maintenant, que ne rien faire n’est pas une option. Je voudrais vous demander, M. Dion, si vous étiez premier ministre du Canada aujourd’hui, qu’auriez-vous fait à ce point que Stephen Harper n’a pas fait en ce qui concerne cette crise économique?

Dion :   En, en prenant pour acquis que je suis élu premier ministre aujourd’hui, la première chose que je ferais serait de consulter le Conseil privé, le ministre  des Finances, pour savoir exactement dans quelle situation nous nous trouvons selon, euh, les données. Je veillerais à accélérer le processus de nommer un gouvernement en collaboration avec le ministre des Finances afin de, d’agir en tant que premier ministre tout de suite, le plus vite possible. Et, une fois que nous sommes au pouvoir, euh, nous annoncerons un plan d’action de 30 jours. Il nous faudra donc collaborer avec les organismes de réglementation afin d’obtenir leurs meilleures recommandations pour protéger nos épargnes, pour protéger nos hypothèques, nos pensions et nos emplois. Je ferais, euh, accélérer les investissements dans l’infrastructure et dans les secteurs de la fabrication afin de créer de l’activité économique et des emplois dès maintenant. De bons emplois. Des emplois bien rémunérés.

Murphy :           Mm hm.

Dion :   Je, euh, je convoquerais une assemblée des premiers ministres pour m’assurer que notre grande fédération, tout le monde travaillera de façon coordonnée, les provinces, les territoires et le gouvernement fédéral. Je consulterais les meilleurs économistes du secteur privé.

Murphy :           Mm hm.

Dion :   Pour leur demander, dans quels domaines sommes-nous prêts, euh, euh, vraiment? Nous le gouvernement, le Canada et le monde. Quelles sont, quelles sont leurs prévisions quant à notre situation actuelle? Il y a beaucoup de choses que je ferais. Je ne serais pas passif comme M. Harper.

Murphy :           Mais, si on jette un regard en arrière sur les deux dernières semaines, qu’aurait dû faire M. Harper spécifiquement à propos de cette crise économique qu’il n’a pas fait?

Dion :   Il n’a rien fait.  Et il me faudra m’assurer d’obtenir les meilleures recommandations des organismes de réglementation. Il y a des choses à examiner. Par exemple, pouvons-nous améliorer, euh, l’assurance-dépôts pour les Canadiens? C’est ce que d’autres pays ont fait.  Pouvons-nous faire en sorte que nos aînés ne soient pas obligés, euh, de vendre leurs épargnes quand la, euh, la bourse est si peu stable? Il y a beaucoup de choses qui se font dans d’autres pays, mais ici au Canada,  M. Harper ne fait rien.

Au pupitre du chef d’antenne, Steve Murphy a conclu l’entrevue avec la déclaration suivante :

Murphy :           C’était le chef des Libéraux, Stéphane Dion. Pour votre information, les entrevues que vous voyez à cette émission sont généralement faites en direct et le contenu de celles qui sont préenregistrées n’est pas modifié. Nous sommes d’avis que vous avez le droit de voir l’entretien au complet, les questions et les réponses. Nous ne voulons pas nous faire accuser d’avoir caché quelque chose et c’est la raison pour laquelle nous avons décidé de vous montrer la version intégrale de l’entretien de ce soir.  Et, cette entrevue que nous avons présentée aujourd’hui a respecté notre invitation aux chefs de paraître deux fois dans le cadre de cette émission. Monsieur Dion est le seul chef qui ait accepté. Nous avons invité le Premier ministre, lequel n’a pas paru à l’émission, à se joindre à nous demain.

Le CCNR a reçu un total de 39 plaintes au sujet de l’entrevue que M. Murphy a faite avec M. Dion. Sur ce nombre, 21 des plaintes ont fourni suffisamment de renseignements pour que le CCNR puisse déclencher son processus de règlement des plaintes. Quatre de ces plaignants ont ensuite demandé que le CCNR enquête davantage après avoir reçu la réponse du radiodiffuseur. [Nous signalons que CTV Newsnet a également diffusé les faux départs et les reprises dans le cadre de l’émission Mike Duffy Live Prime Time le même soir. Cette émission a fait l’objet d’une décision rendue par le Comité national des services spécialisés, soit CTV Newsnet concernant un épisode de Mike Duffy Live Prime Time (Entrevue avec Stéphane Dion) (Décision du CCNR 08/09-0213 et -0281, rendue le 6 avril 2009).]

En général, les plaignants ont exprimé les mêmes préoccupations au sujet de cette émission (le texte intégral de leurs lettres se trouve à l’Annexe B, en anglais seulement). Ils étaient d’avis que la question de la part de M. Murphy avait été exprimée de façon boiteuse et qu’on pouvait comprendre que M. Dion ait éprouvé des difficultés de compréhension, surtout étant donné que l’anglais est sa deuxième langue. Certains des plaignants ont fait valoir qu’il était injuste que M. Murphy n’ait pas mieux reformulé la question après que M. Dion a demandé des précisions. Cependant, le fait que le radiodiffuseur, CTV Atlantic, ait décidé de diffuser les faux départs, surtout étant donné que le radiodiffuseur a (même selon l’introduction du clip faite par M. Murphy) dit à M. Dion qu’il ne les diffuserait pas, constituait le véritable fond des plaintes, plutôt que simplement le déroulement comme tel de l’entrevue et des questions.

Les plaignants étaient d’avis, comme l’a dit l’un d’eux, que CTV l’avait fait [traduction] « dans le but d’abaisser et de déprécier M. Dion pour avoir mal compris. » Les plaignants ont également déclaré que ce geste était contraire à l’éthique et non professionnel : [traduction] « Je suis d’avis que cela a démontré un piètre sens de l’éthique journalistique et une attaque peu raffinée à l’endroit d’une personne qui avait de la difficulté à comprendre une question mal exprimée dans [sa] deuxième langue. » Certains ont également dit que la décision de CTV de diffuser le clip tenait à des « motifs politiques » parce que la station était biaisée en faveur des Conservateurs et avait montré le clip afin de porter atteinte à la campagne des Libéraux. Un plaignant a accusé CTV d’avoir décidé de [traduction] « mettre cette personne dans l’embarras plutôt que lui faire la courtoisie de couper les séquences tel que demandé. » Il a également noté qu’il avait été révélé que M. Dion souffre d’un trouble auditif, ce qui l’a mené à affirmer que [traduction] « les gestes posés par CTV sont empreints d’éléments de racisme, d’abus des minorités, de manque de sensibilité envers les handicaps et d’une absence totale d’un sens d’éthique. »

Le président des nouvelles et des actualités à CTV a répondu à tous les plaignants en novembre en leur faisant parvenir la lettre suivante :

[traduction]

La présente a pour but de répondre à diverses plaintes que des téléspectateurs ont déposées au Conseil canadien des normes de la radiotélévision (CCNR) concernant l’entrevue du 9 octobre 2008 faite entre le chef des Libéraux, Stéphane Dion, et le chef d’antenne de CTV Atlantic, Steve Murphy. L’entrevue a été diffusée par CTV Atlantic dans le cadre du téléjournal de 18 h et ensuite à l’émission Mike Duffy Live qui a été diffusée par CTV Newsnet plus tard ce soir-là.

Nous sommes d’avis qu’il serait utile de revoir la chronologie des événements.

Chronologie :

Le mercredi 8 octobre 2008 :

CTV Atlantic a fait le nécessaire pour effectuer une entrevue individuelle avec le chef des Libéraux, Stéphane Dion, laquelle serait sa deuxième entrevue individuelle avec le chef d’antenne de CTV Atlantic, Steve Murphy, pendant la campagne électorale. La première entrevue fut diffusée le lundi 15 septembre en direct de la salle de nouvelles de CTV à Halifax à 18 h 45 HAA. Elle a duré 8 minutes.

Nous avons pris les mêmes mesures pour la deuxième entrevue, soit une entrevue individuelle en direct non modifiée. Toutefois, l’horaire de la campagne de M. Dion ne lui permettait pas de faire une entrevue en direct dans la salle de nouvelles de CTV à Halifax pour le téléjournal de 18 h. Par conséquent, nous avons fait le nécessaire pour enregistrer l’entrevue dans un hôtel du centre-ville de Halifax, une heure avant de passer sur les ondes. Toutes les parties ont compris que la deuxième entrevue se déroulerait de la même façon que la première, soit une entrevue individuelle qui ne serait ni modifiée, ni interrompue. La seule différence dans le cas de la deuxième entrevue serait qu’elle se ferait en direct sur bande plutôt qu’en direct sur les ondes. Le personnel de M. Dion a convenu de ces arrangements.

Le jeudi 9 octobre 2008 :

Nous avons préparé une salle de l’Hôtel Delta Barrington à Halifax qui ferait fonction de studio de télévision temporaire.

16 h 10 HAA : Global News a interviewé M. Dion. Nous avons utilisé une « caméra mise en commun », c.-à-d. une caméra et un(e) caméraman d’un autre réseau de télévision, pour enregistrer cette entrevue.

16 h 20 HAA: Steve Murphy de CTV Atlantic a interviewé M. Dion. La « caméra mise en commun » a continué à enregistrer l’entrevue faite par CTV.

Cette entrevue a été recommencée trois fois et une aide Libérale est intervenue une fois pour tâcher d’aider M. Dion à comprendre la question.

18 h 36 – 18 h 52 HAA : CTV Atlantic a diffusé l’entrevue au complet, les faux départs et l’intervention de l’aide Libérale y compris.

20 h HAE : Mike Duffy Live, une émission dans laquelle on présentait chaque jour des reportages et des discussions sur la campagne électorale, a diffusé les faux départs de M. Dion. Le candidat Libéral Geoff Regan a expliqué en affirmant que M. Dion avait éprouvé des difficultés parce qu’il ne pouvait pas entendre les questions. Cette déclaration de la part de M. Regan était inexacte.

Ce soir-là, ainsi que le lendemain, plusieurs organismes de nouvelles ont rapporté l’entrevue et les faux départs, dont La Presse canadienne, la CBC, Newsworld, Global News, The Globe and Mail et The Toronto Star.

La caméra mise en commun :

Pendant les entrevues effectuées par Global et CTV, il y avait une caméra mise en commun dans la salle (un(e) caméraman de Radio-Canada). Les réseaux conviennent, pendant les campagnes électorales, d’enregistrer toutes les entrevues individuelles avec les chefs des partis et de les acheminer ensuite à leurs diverses salles de nouvelles. Tous les chefs étaient au courant de cet arrangement et en ont convenu. Il était ainsi possible pour n’importe quel de ces réseaux de télévision de diffuser les entrevues faites par Global et CTV.

L’entrevue : trois faux départs et l’intervention d’une aide Libérale :

M. Murphy a entamé l’entrevue en passant en revue le discours que M. Dion avait prononcé au déjeuner à Halifax plus tôt ce jour-là. M. Dion avait attaqué le Premier ministre Harper au sujet de l’économie :

            Murphy :           « Aujourd’hui, vous avez dit que M. Harper n’a rien offert pour rassurer les Canadiens et (qu’il) n’offre aucune vision pour le pays. »

            M. Dion fait signe que oui.

            Murphy :           « Si vous étiez premier ministre à l’heure actuelle, qu’auriez-vous fait au sujet de l’économie et de cette crise que M. Harper n’a pas fait? »

M. Dion a demandé des précisions et s’est ensuite mis à répondre. Il a trébuché verbalement lorsqu’il a décrit un « plan de 30 à 50 jours » pour l’économie, puis il s’est corrigé et a indiqué qu’il s’agissait d’un plan de 80 jours. Ensuite, M. Dion semblait troublé; il s’est arrêté soudainement et a demandé s’il était possible de recommencer l’entrevue, ce que M. Murphy a convenu de faire.

Lors de sa deuxième tentative de répondre à cette question, M. Dion a dit « Il nous faut recommencer. » Ce n’était pas une demande; c’était une déclaration de la part de M. Dion selon laquelle l’entrevue serait recommencée.

Puis, une aide Libérale (laquelle semblait clairement comprendre la question), est intervenue hors champ pour expliquer la question à M. Dion pendant que les caméras roulaient.

L’entrevue a ensuite repris. M. Dion s’est arrêté et a dit : « Recommençons. » Ce n’était pas non plus une demande qu’il faisait à M. Murphy; c’était une autre déclaration de la part de M. Dion indiquant que l’entrevue serait recommencée pour la troisième fois.

Quels engagements, le cas échéant, le réseau CTV News a-t-il pris envers M. Dion?:

Les personnes politiques connaissent les médias à fond. Ils et elles savent que tous ce qu’ils et elles disent est public, surtout pendant une campagne électorale.

M. Murphy n’a pris aucun engagement envers M. Dion ou qui que ce soit de la campagne Libérale selon lequel certaines choses ne serait pas divulguées publiquement ou pas diffusées. Dans ce cas-ci, plusieurs journalistes, trois caméras de télévision et des équipes techniques étaient présents dans la salle. Dans une telle situation, et pendant une campagne électorale, tout ce qui a été dit serait public et tous les réseaux de télévision y auraient accès pour des fins de diffusion.

Après la première question posée par M. Murphy, M. Dion A DEMANDÉ s’il était possible de recommencer l’entrevue. M. Murphy a convenu de cette demande initiale par courtoisie. Peut-être pensait-il que M. Dion n’avait pas entendu la question, ou qu’il était fatigué ou distrait après une longue campagne électorale. Cependant, cette mesure de courtoisie ne se prolonge pas jusqu’au point où la personne interviewée déclare à maintes reprises qu’il faut recommencer. C’est M. Dion, et non M. Murphy, qui a déclaré le deuxième recommencement et ensuite le troisième. M. Murphy n’avait pas bien d’autre choix que de continuer l’entrevue.

Les mesures prises par la suite par CTV – Cela méritait-il d’être signalé dans les nouvelles?

Le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) reconnaît qu’il revient à chaque radiodiffuseur individuel d’assumer la responsabilité pour la programmation qu’il diffuse, à condition que cette programmation soit équilibrée. Cette indépendance éditoriale est un élément clé du système de radiodiffusion canadien et aussi un aspect important qui est axé sur la liberté d’expression assurée par la Charte canadienne des droits et libertés. Le CCNR, lui aussi, appuie dans diverses décisions le principe qu’il revient au radiodiffuseur d’établir ce qui mérite d’être signalé dans les nouvelles, le contenu des nouvelles, la longueur des reportages de nouvelles et l’ordre dans lequel ils paraîtront dans le cadre d’un téléjournal. CTV News prend ces responsabilités très au sérieux. Après que l’entrevue avec M. Dion était terminée, les responsables de CTV News se sont trouvés dans la position suivante : il leur fallait établir s’il était approprié de diffuser l’entrevue complète avec les faux départs. Cela a déclenché un examen approfondi par l’équipe de la rédaction. Nous avons examiné la bande et le directeur des nouvelles de CTV Atlantic et son personnel ont d’abord été saisis de la question. Ensuite, je me suis moi-même penché sur la question en ma capacité de président de CTV News, et les cadres supérieurs de la rédaction à Toronto ont également examiné la question.

Il est fort exceptionnel, dans le cadre d’une campagne électorale au Canada, qu’un chef de parti passe trois minutes à tenter de comprendre une question et à juger ce que sera sa réponse. Il est encore plus exceptionnel qu’un ou une aide intervienne hors champ en pleine entrevue pour expliquer une question à un chef de parti.

Lorsqu’ils se sont penchés sur la question, les rédacteurs des nouvelles de CTV News ont discuté de plusieurs questions, dont les suivantes :

-           M. Dion pouvait-il entendre les questions?

-           Des promesses ou des engagements précis avaient-ils été pris selon lesquels la bande vidéo ne serait pas diffusée au complet?

-           Nous sommes-nous montrés justes envers M. Dion en lui posant des questions en anglais, soit sa deuxième langue?

-           Pourquoi les aides de M. Dion ont-ils tant insisté pour faire éliminer les faux départs?

-           Si nous éliminions les faux départs, offririons-nous une faveur ou un avantage au chef du parti Libéral?

CTV News en est venu aux conclusions suivantes quant à ces questions :

-           M. Dion pouvait entendre les questions.

-           Aucun engagement précis ou direct n’a été pris en vue d’éliminer les faux départs.

-           Nous étions d’avis que nous nous sommes montrés justes en posant une question en anglais, puisque l’aide de M. Dion lui a fourni des précisions.

-           Nous étions d’avis que nous procurerions un avantage à M. Dion si nous éliminions les faux départs.

Les trois minutes de dialogue entourant les faux départs soulevaient également d’autres questions :

-           La capacité de M. Dion de comprendre sa deuxième langue – l’anglais – était-elle si peu développée qu’il ne pouvait pas comprendre une question exprimée dans divers temps?

-           Combien souvent des aides expliquent-ils des questions importantes à M. Dion?

-           M. Dion saisit-il des enjeux comme le déclin de l’économie canadienne?

-           M. Dion a-t-il une capacité de réflexion rapide et est-il en mesure de répondre à des questions directement et avec précision?

-           M. Dion était-il si décidé à suivre son programme et son scénario établis quant à ses messages clés qu’il refusait de dire quoi que ce soit d’autre?

-           M. Dion était-il épuisé vers la fin de la campagne électorale, et dans ce cas-là, comment soutient-il la pression et l’examen du public dans de telles situations?

Nous sommes d’avis qu’il s’agissait de questions légitimes dont les électeurs devaient tenir compte pendant la campagne électorale. Après avoir soigneusement examiné le tout, CTV News a jugé que l’entrevue méritait d’être signalée dans les nouvelles et a décidé de la diffuser au complet étant donné que les enjeux dont il était question revêtaient tant d’importance pour l’intérêt public. Notre décision se rangeait du côté de la transparence plutôt que de celui de la censure, afin de donner l’occasion aux téléspectateurs d’en tirer leurs propres conclusions. Nous sommes également d’avis que notre décision respectait l’article 6 [sic, l’article 5 en réalité] du Code de déontologie de l’Association canadienne des radiodiffuseurs :

« En démocratie, l’objectif fondamental de la diffusion des nouvelles est de faciliter au public la connaissance de ce qui se passe et la compréhension des événements de façon à ce qu’il puisse en tirer ses propres conclusions. »

Les obligations de CTV News pendant une campagne électorale :

Notre objectif et notre obligation sont les suivants : exposer les téléspectateurs aux partis politiques, aux programmes électoraux et aux chefs de sorte que les électeurs soient mieux informés le jour du vote. La couverture politique dominait la programmation de CTV News pendant la campagne. En effet, elle était présente dans les téléjournaux locaux de CTV, dans CTV National News, Canada AM et dans l’émission Question Period diffusée le dimanche. Pendant la campagne, nous avons produit deux heures de Mike Duffy Live sur CTV Newsnet. Cette émission quotidienne consistait en un examen et une analyse faits de près de chaque jour de la campagne; elle était le point de rencontre des partisans politiques pour discuter des enjeux et de la performance des chefs.

Les responsables de CTV News sont fort conscients de leurs responsabilités aux termes de la Loi sur la radiodiffusion et du Règlement de 1987 sur la télédiffusion, et plus précisément de la Circulaire de radiodiffusion CRTC 2008-4, laquelle fait état des directives à l’intention des radiodiffuseurs sur l’élection générale fédérale de 2008.

Selon la Circulaire, les radiodiffuseurs ont la responsabilité :

« … d’assurer un traitement équitable – soit juste – des questions, des candidats et des partis. Il y a lieu de noter que le mot “équitable” ne signifie pas nécessairement “égalité”. Mais, généralement, tous les candidats et partis ont droit à une certaine couverture qui leur donnera l’occasion d’exposer leurs idées au public. »

Nous prenons note également qu’il est réitéré dans cette Circulaire que la couverture des nouvelles doit généralement être laissée à la discrétion éditoriale du radiodiffuseur.

Pendant une campagne électorale, chaque parti politique tâche de présenter son chef sous le meilleur jour possible. Le bunker électoral de chaque parti est conçu précisément pour influencer la couverture médiatique. CTV News est un organisme indépendant qui ne favorise aucun parti politique. Nous ne présentons pas des éditoriaux appuyant un chef, un programme électoral ou un candidat. De plus, nous veillons à ce que notre couverture des campagnes politiques n’offre aucune faveur ou aucun avantage à un parti ou à un candidat.

Pendant la campagne dont il est question, les dirigeants du parti Conservateur et des partisans de ce parti critiquaient à son de trompe notre couverture de l’affaire Gerry Ritz et la listériose, de la controverse suscitée par « l’excrément de macareux » et des commentaires faits par le Premier ministre Harper pendant la crise financière. Des plaintes semblables quant à d’autres questions nous ont été signalées par les partisans du NPD, des Libéraux et des Verts.

Dans ce cas-ci, les aides de Stéphane Dion ont demandé à CTV News de laisser tomber la première partie de l’entrevue. Ils nous demandaient une faveur, un avantage que nous ne pouvions pas accorder et que nous n’avons pas accordé aux autres chefs et partis. Nous sommes d’avis que si nous avions fait droit à cette demande, CTV News aurait dérogé à l’article 5 du Code de déontologie de l’ACDIRT, lequel stipule :

« Les journalistes de la radio et de la télévision résisteront aux pressions visant à modifier ou à dénaturer l’information. Il faut également résister à toute tentative, réelle ou apparente, d’ingérence dans le contenu. »

Si nous n’avions pas présenté l’entrevue complète, nous aurions caché un aspect ayant un intérêt direct pour le public et une importance considérable.

RÉPONSES AUX PRÉOCCUPATIONS SPÉCIFIQUES :

Les recommencements sont-ils pratique commune?:

Dans le but de préciser, nous signalons qu’il est peu commun de recommencer ou de reprendre une entrevue dans le domaine des nouvelles diffusées quotidiennement à la télévision. En fait, il est très rare de recommencer ou de reprendre dans le cas d’entrevues vedettes individuelles à caractère politique qui durent de huit à 12 minutes et qui sont enregistrées en direct sur bande. Le but est de diffuser l’entrevue complète et non modifiée de la même manière que le ferait le radiodiffuseur dans le cas d’une entrevue en direct. Comme nous l’indiquons plus haut, à l’origine CTV Atlantic avait l’intention de faire une deuxième entrevue individuelle et non modifiée en direct avec M. Dion pendant la campagne. Les arrangements ont été modifiés pour tenir compte de l’horaire de campagne de M. Dion, ce qui nous a obligés à faire une entrevue en direct sur bande à la place.

Le trouble auditif de M. Dion :

Dans les lettres que certaines personnes ont écrites à CTV News, celles-ci déclarent que nous avons fait preuve de discrimination contre une personne ayant un handicap, parce que M. Dion souffre d’un trouble auditif. En effet, après l’entrevue le député Libéral de la Nouvelle-Écosse Geoff Regan a déclaré dans le cadre de l’émission Mike Duffy Live que M. Dion ne pouvait pas entendre la question. Cette déclaration était tout simplement fausse. M. Murphy et M. Dion étaient assis dans une salle non bruyante et deux mètres les séparaient. M. Dion a lui-même confirmé qu’il n’avait eu aucune difficulté à entendre les questions.

ACDIRT : article 8 (Réserve et conduite)

Certaines personnes ont dit que CTV News a violé l’article 8 du Code de l’ACDIRT qui se lit comme suit :

« Les journalistes de la radio et de la télévision useront de tact dans leurs rapports avec les personnes et les sources avec qui ils font affaire. Ils feront particulièrement attention d’user de sensibilité dans leurs échanges avec les enfants. Ils se montreront courtois et pleins d’égards envers autrui, prenant les dispositions pour que leur équipement nuise le moins possible. Ils feront tout en leur possible pour que leur présence ne soit pas de nature à fausser le caractère ou l’importance des événements. »

Même si M. Murphy et son équipe ont été confrontés à une situation inhabituelle qui présentait un élément de pression politique partisane, ils ont fait preuve du plus grand professionnalisme. Ils se sont montrés courtois et ont usé de sensibilité dans leurs discussions interpersonnelles avec M. Dion et les aides du parti Libéral.

Ce n’est qu’après l’entrevue que les responsables de CTV News se sont vus obligés de décider comment ils utiliseraient l’entrevue avec M. Dion, laquelle avait été effectuée en direct sur bande. Bien que nous n’ayons jamais eu l’intention de modifier cette entrevue d’une façon ou d’une autre et qu’elle devait être présentée de la même façon qu’une entrevue en direct, les responsables de CTV News ont été obligés d’examiner cette question sérieusement, du point de vue du journalisme professionnel, avant de prendre une décision finale quant à savoir si l’entrevue serait diffusée au complet, étant donné l’ingérence du parti Libéral et le nombre inhabituel et considérable de reprises exigé par M. Dion.

Aviez-vous l’intention de nuire à la campagne de Stéphane Dion ou de donner un bon tuyau à la campagne de M. Harper?

Certaines personnes ont dit que CTV News voulait bel et bien nuire à Stéphane Dion cinq jours avant l’élection générale. Cette notion est complètement absurde. D’autres allégations selon lesquelles CTV a tenté d’aviser la campagne de M. Harper au sujet de l’entrevue de Halifax sont toutes autant offensantes.

Ces allégations sont complètement fausses et ne représentent aucunement la façon dont CTV News s’est conduit pendant la campagne électorale. Nous vous assurons que CTV News ne ferait rien pour aider un parti politique ou un candidat pendant une campagne électorale. CTV News est un organisme de nouvelles indépendant qui ne favorise aucun parti politique. Lorsque quelque chose se produit un jour donné, nous avons l’obligation de rapporter ce que nous estimons digne d’être signalé dans les nouvelles.

Conclusion :

Bien que CTV ait reçu de nombreuses plaintes de la part des partisans des Libéraux au sujet de la diffusion de cette entrevue, nous avons également reçu de nombreuses plaintes de partisans des Conservateurs, du NPD et du parti Vert selon lesquelles d’autres reportages de nouvelles étaient empreints de parti pris à l’endroit de leur parti respectif. La politique est une question très épineuse et compliquée et il est très difficile pour les télédiffuseurs de toujours satisfaire tous les téléspectateurs, surtout pendant une campagne électorale. Toutefois, nous vous assurons que nos reportages de nouvelles ne sont jamais biaisés ou favorables à dessein envers un parti ou ses partisans.

Le réseau CTV est un membre en règle du CCNR et il suit les lignes directrices établies par ce dernier. Nous sommes d’avis que les reportages de nouvelles dont il est question respectent en tous points tous les codes de l’industrie administrés par le CCNR, ainsi que toutes les lois applicables.

En vous remerciant de nous avoir fait part de vos préoccupations, j’espère que mes explications vous permettront de mieux comprendre notre position dans cette affaire.

Comme nous l’indiquons plus haut, après avoir reçu cette lettre de la part de CTV, quatre plaignants ont demandé que le CCNR tranche l’affaire. Ces quatre plaignants ont tous indiqué, dans de la correspondance supplémentaire, les raisons pour lesquelles ils étaient insatisfaits de l’explication donnée par CTV (comme nous le mentionnons plus haut, ces lettres se trouvent à l’Annexe B).

 

la DÉcision

Le Comité régional de l’Atlantique a examiné l’émission à la lumière des dispositions suivantes du Code sur la représentation équitable et du Code de déontologie de l’Association canadienne des radiodiffuseurs (ACR) et du Code de déontologie (journalistique) de l’Association canadienne des directeurs de l’information radio-télévision (ACDIRT – l’Association des journalistes électroniques) :

Code de l’ACR sur la représentation équitable, Article 2 – Droits de la personne

Reconnaissant que tous et chacun ont droit de jouir complètement de certaines libertés et de certains droits fondamentaux, les radiodiffuseurs doivent s’assurer que leurs émissions ne présentent aucun contenu ou commentaire abusif ou indûment discriminatoire en ce qui concerne la race, l’origine nationale ou ethnique, la couleur, la religion, l’âge, le sexe, l’orientation sexuelle, l’état matrimonial ou un handicap physique ou mental.

Code de déontologie de l’ACR, Article 2 – Droits de la personne

Reconnaissant que tous et chacun ont droit à la reconnaissance complète et égale de leurs mérites et de jouir de certains droits et libertés fondamentaux, les radiotélédiffuseurs doivent veiller à ce que leur programmation ne renferme pas de contenu ou de commentaires abusifs ou indûment discriminatoires quant à la race, l’origine nationale ou ethnique, la couleur, la religion, l’âge, le sexe, l’orientation sexuelle, l’état matrimonial ou le handicap physique ou mental.

Code de déontologie de l’ACR, Article 5 – Nouvelles

1)         Il incombe aux radiotélédiffuseurs de présenter les nouvelles avec exactitude et impartialité. Ils doivent s’assurer que les dispositions qu’ils ont prises pour obtenir les nouvelles leur garantissent ce résultat. Ils doivent aussi faire en sorte que leurs émissions de nouvelles n’aient pas le caractère d’un éditorial.

2)         Les nouvelles portant sur un sujet controversé ne seront pas choisies de façon à favoriser l’opinion de l’une des parties en cause aux dépens de l’autre non plus que de façon à promouvoir les croyances, les opinions ou les vœux de la direction, du rédacteur des nouvelles ou de toute autre personne qui les prépare ou les diffuse. En démocratie, l’objectif fondamental de la diffusion des nouvelles est de faciliter au public la connaissance de ce qui se passe et la compréhension des événements de façon à ce qu’il puisse en tirer ses propres conclusions.

Code de déontologie (journalistique) de l’ACDIRT, Article 1 – Exactitude

Les journalistes de la radio et de la télévision fourniront une information précise, complète et juste concernant des événements et des enjeux importants d’actualité.

Code de déontologie (journalistique) de l’ACDIRT, Article 5 – Indépendance

L’indépendance des salles de rédaction est une valeur fondamentale et il faut s’opposer à toute tentative de censure visant à la saper. Les journalistes de la radio et de la télévision résisteront aux pressions visant à modifier ou à dénaturer l’information. Il faut également résister à toute tentative, réelle ou apparente, d’ingérence dans le contenu.

Code de déontologie (journalistique) de l’ACDIRT, Article 8 – Réserve et conduite

Les journalistes de la radio et de la télévision useront de tact dans leurs rapports avec les personnes et les sources avec qui ils font affaire. [...] Ils se montreront courtois et pleins d’égards envers autrui, prenant les dispositions pour que leur équipement nuise le moins possible. Ils feront tout en leur possible pour que leur présence ne soit pas de nature à fausser le caractère ou l’importance des événements.

Le Comité de l’Atlantique a lu toute la correspondance afférente et a visionné la bande de l’émission. Il conclut que CTV Atlantic n’a pas violé l’article 2 du Code de l’ACR sur la représentation équitable, les articles 2 ou 5 du Code de déontologie de l’ACR ou l’article 1 du Code de déontologie (journalistique) de l’ACDIRT, mais que cet organisme a violé l’article 8 du Code de déontologie (journalistique) de l’ACDIRT.

 

Une question préliminaire : la question posée à M. Dion par M. Murphy

Étant donné que beaucoup tient de ce qui a été demandé et de ce qui a été compris, ou mal compris, le Comité estime utile d’examiner de près la formulation de la question comme telle. Elle a été posée comme suit à l’origine : [traductions] « Si vous étiez premier ministre à l’heure actuelle, qu’auriez-vous fait au sujet de l’économie et de cette crise que M. Harper n’a pas fait? » Quand l’entrevue a recommencé, la question a été formulée de façon presque identique en insérant l’adverbe « déjà » pour qualifier le verbe : « Si vous étiez premier ministre à l’heure actuelle, qu’auriez-vous déjà fait au sujet de cette crise que M. Harper n’a pas fait? ». Puis, dans le contexte de la « bonne » entrevue, laquelle a été diffusée au complet, il n’y avait aucun changement structurel. L’expression « à l’heure actuelle » a été remplacée par « maintenant », et le mot « déjà » a été remplacé par l’expression « à ce point ». La question, dans son incarnation finale était la suivante : « Si vous étiez premier ministre du Canada aujourd’hui, qu’auriez-vous fait à ce point que Stephen Harper n’a pas fait en ce qui concerne cette crise économique? » Dans la discussion préliminaire qui fait partie de l’entrevue finale et complète, M. Murphy a enchaîné en demandant ce qui suit après avoir posé la question initiale : « Mais, si on jette un regard en arrière sur les deux dernières semaines, qu’aurait dû faire M. Harper spécifiquement à propos de cette crise économique qu’il n’a pas fait? »

Quoi qu’il en soit, une analyse même modérément attentive des trois formulations de la question initiale révélerait que la question porte à confusion, et non seulement pour une personne dont la première langue n’est pas l’anglais. Dans le sens grammatical le plus stricte, la question posée en anglais par Steve Murphy mélange non seulement les temps, à savoir le présent et le passé, mais également les modes, soit le subjonctif et l’indicatif, et les deux ont une pertinence syntaxique tant en français qu’en anglais. Il s’ensuit donc que de nombreuses interprétations de ce que l’intervieweur souhait demander sont possibles. Selon l’hypothèse du Comité, ce que l’intervieweur voulait demander à M. Dion était essentiellement ce qu’il aurait fait dans le passé au sujet de l’économie et de la crise s’il avait été à la place de M. Harper pendant la même période. Si c’est le bon sens de la question, elle aurait été plus adéquatement formulée en anglais comme suit : « Si vous aviez été premier ministre pendant la période que M. Harper a été Premier ministre, qu’auriez-vous fait au sujet de l’économie et de cette crise que M. Harper n’a pas fait? » Ou, il se peut que la question que M. Murphy souhaitait poser était censée s’articuler sur le présent et le futur en anglais, dans le sens de « Si vous étiez premier ministre maintenant, quelles mesures prendriez-vous au sujet de l’économie et de cette crise que M. Harper n’a pas encore prises? »

Étant donné que la question porte à confusion, le Comité considère que l’intervieweur avait peut-être même l’intention de demander si M. Dion aurait pris des mesures spécifiques pour obvier à une telle crise économique en premier lieu. Dans l’alternative, M. Murphy voulait-il demander comment M. Dion se serait attaqué à la crise économique s’il lui revenait, après deux ans au pouvoir, de s’en occuper? Ou, souhait-il demander si M. Dion était élu premier ministre le jour de l’entrevue, comment il se chargerait d’une telle crise économique survenue ce jour-là, par la suite ou dans l’avenir? En effet, M. Dion semblait comprendre qu’il pourrait y avoir une réponse différente selon la longueur de temps qu’il aurait pu être en fonction avant d’être obligé de faire face à un problème du genre. Comme il a fini par demander avec intention, [traduction] « donnez-moi une première date à laquelle je suis premier ministre, pour que je puisse comprendre en quoi, en quoi consiste votre question […] » [c’est nous qui soulignons].

Le seul point que le Comité souhaite faire observer est que la question était loin d’être précise et qu’elle portait, en bout de ligne, à confusion même pour les anglophones. Ceci dit, le Comité se compose d’ailleurs entièrement d’anglophones. Elle était ni définie ni même claire, et elle laissait des doutes quant à sa signification chez la personne interviewée, l’auditoire, et même ce Comité après avoir visionné et revu la bande-témoin. Autrement dit, on ne peut pas simplement jeter le blâme pour le malentendu sur la personne interviewée. Cela ne revient pas à dire qu’une question mal formulée entraîne une violation d’un code. Loin de là. Nous tenons simplement à bien préciser que l’évaluation faite par le Comité de la décision du radiodiffuseur de diffuser l’entrevue hachée et recommencée doit tenir compte de l’origine du problème.

 

La question du handicap

Le Comité est d’accord avec le président des nouvelles à CTV que rien n’indique que la cause de la difficulté que M. Dion a eue à répondre était attribuable à un trouble auditif. Le Comité considère qu’il est davantage probable que le chef des Libéraux n’ait pas compris la question plutôt qu’il ne l’ait pas entendue. CJCH-TV n’a rien diffusé ou fait qui pourrait être tenu pour une dérogation à la disposition sur les droits de la personne sur la base du handicap de la personne interviewée.

 

La question de la deuxième langue

Le Comité ne considère pas non plus que le radiodiffuseur ait enfreint la disposition sur les droits de la personne en raison des gestes posés quant au fait que l’anglais est la deuxième langue de Stéphane Dion. Que M. Dion ait compris ou non la question posée par M. Murphy, cela ne change pas le fait que le radiodiffuseur avait le droit de la poser en anglais. On ne s’est pas moqué de l’interviewé, on ne l’a pas humilié et on ne l’a aucunement mal traité à cause de ses compétences linguistiques. En fait, la simple vérité est que l’intervieweur n’a même pas soulevé la question de la possibilité d’une difficulté de langue. Même si certains laissent entendre que c’était la raison pour laquelle le chef des Libéraux a voulu recommencer l’entrevue à trois reprises, cela n’est aucunement la responsabilité du radiodiffuseur. Le Comité tient à ajouter qu’il ne partage pas le point de vue d’un des plaignants selon lequel CTV Atlantic a diffusé les reprises dans le but [traduction] « d’abaisser et de déprécier M. Dion pour avoir mal compris. » Bien que cela ait pu être un résultat possible de la décision du radiodiffuseur de diffuser les « prises défectueuses », le Comité ne croit pas pour un instant que c’était le but que visait CTV Atlantic. Le Comité conclut qu’il n’y a aucune infraction de la disposition sur les droits de la personne au motif de l’origine nationale ou ethnique, compte tenu des origines linguistiques de M. Dion.

 

L’exactitude des reportages

Bien que, comme nous l’indiquons plus haut et nous l’expliquons plus bas, le Comité ait constaté une violation d’un code en raison de la diffusion de la série de reprises, cette constatation n’était pas attribuable à l’inexactitude de l’émission. Tout compte fait, CTV Atlantic n’a fait que diffuser ce qui avait été enregistré. Et, rien n’a été supprimé ou ajouté. C’est la version intégrale et non interrompue de l’entrevue prolongée faite tard l’après-midi qui a été présentée à l’écran. Elle ne comportait aucune inexactitude et a respecté la proscription à l’article 5 du Code de déontologie de l’ACR et à l’article 1 du Code de déontologie (journalistique) de l’ACDIRT.

 

Le tact, la courtoisie et l’égard

L’essentiel de l’article 8 dispose que les journalistes de la radio et de la télévision « useront de tact dans leurs rapports avec les personnes et les sources » et qu’ils, en tant que journalistes de la presse parlée, seront « courtois et pleins d’égards ». Dans l’affaire qui nous occupe, le président des nouvelles à CTV a fait valoir dans sa lettre que l’intervieweur de CTV Atlantic [traduction] « n’a pris aucun engagement envers M. Dion ou qui que ce soit de la campagne Libérale selon lequel certaines choses ne seraient pas divulguées publiquement ou pas diffusées. » Le Comité de l’Atlantique ne convient tout simplement pas de cette interprétation. Bien que selon uniquement la transcription de l’échange Murphy-Dion cela soit techniquement exact, aucune personne ayant l’esprit objectif n’en viendrait à cette conclusion d’après l’entretien. Quand M. Dion a demandé [traduction] « Est-ce qu’on pourrait recommencer? », il ne posait pas la question dans l’attente que le faux départ serait diffusé. Et, aucune tierce personne raisonnable ne viendrait à la conclusion que l’intervieweur comptait présenter le début abrogé lorsque Steve Murphy a convenu de recommencer. Même M. Murphy lui-même n’a pas compris autrement.Lorsqu’il a fait l’introduction de la diffusion des reprises dans le cadre du téléjournal de 18 h, il a dit, [traduction] « les responsables de la campagne des Libéraux souhaitaient vivement que cet échange ne soit pas diffusé et nous avons initialement indiqué qu’il ne serait pas diffusé » [c’est nous qui soulignons]. Il ne fait aucun doute que c’est ce que tout le monde a compris à l’origine. La question qui se pose pour ce Comité en l’instance est celle de savoir si le radiodiffuseur, CTV Atlantic, a enfreint le Code pour avoir dérogé à son engagement et décidé de diffuser les prises défectueuses.

Retournons à l’engagement pris à l’origine par CJCH-TV. M. Murphy a répondu à la demande de M. Dion en disant [traduction] « Je peux recommencer. » Il n’était pas obligé de le faire. Il aurait pu dire, « Ce n’est malheureusement pas possible, M. Dion. Ce n’est pas l’arrangement dont nous avons convenu. Veuillez répondre à ma question. » Ce n’est pas ce qu’il a décidé de faire. Il s’est dit d’accord. Il a recommencé, mais il n’a pas reformulé de façon matérielle sa question qui portait à confusion.

Le Comité est conscient que Steve Murphy est un présentateur de nouvelles chevronné qui occupait le poste de chef d’antenne à CTV depuis plus de 15 ans au moment où il a fait son entrevue avec M. Dion. C’est dire que M. Murphy était en mesure de prendre l’engagement qu’il a pris au nom du radiodiffuseur, un engagement sur lequel on pouvait compter. Même si, comme l’a dit le président de CTV News, [traduction] « M. Murphy a convenu de cette demande initiale par courtoisie » [c’est nous qui soulignons], il s’est néanmoins dit d’accord. De l’avis du Comité, si M. Murphy n’avait pas l’autorité pour conclure une telle entente, il n’aurait pas dû le faire. Mais, puisqu’il l’a fait, le radiodiffuseur aurait dû le soutenir.

Le président de CTV News a indiqué dans sa lettre que M. Murphy et son équipe [traduction] « se sont montrés courtois et ont usé de sensibilité dans leurs discussions interpersonnelles avec M. Dion et les aides du parti Libéral. » Le Comité ne dispose d’aucun renseignement autre que les moments enregistrés lui permettant de juger du comportement de CTV Atlantic, mais il n’y a pas la moindre indication que l’équipe de radiodiffusion de Halifax ait agit de façon autre que courtoise et pleine d’égards. De l’avis du Comité, c’est la décision prise plus tard de ne pas respecter l’engagement pris par M. Murphy qui manquait de courtoisie et d’égard, plutôt que n’importe quelle autre chose qui s’est produite avant l’entrevue ou au moment de celle-ci. De plus, le Comité (les deux tiers des décideurs représentant l’industrie étant eux-mêmes membres de l’ACDIRT et des journalistes de la presse parlée qui ont beaucoup d’expérience à leur actif) estime que les recommencements et les reprises sont monnaie courante et non une rareté. La décision de poser un tel geste de courtoisie n’était ni déraisonnable ni même inhabituelle. Le Comité considère que ce geste de courtoisie était d’autant plus justifié étant donné la question malhabile.

 

Une défense proposée : l’entrevue méritait d’être signalée dans les nouvelles

Le Comité ne fait aucun commentaire sur la substance des réponses faites par le chef des Libéraux aux questions posées par Steve Murphy. Il considère, toutefois, que peu importe si les réponses et les explications données par M. Dion étaient de qualité ou non, elles étaient là pour que tous et chacun les évaluent pendant le déroulement de l’entrevue complète qui a été diffusée à la suite de la dernière fois que la première question a été posée. Comme le dispose l’article 5(2) du Code de déontologie de l’ACR, « En démocratie, l’objectif fondamental de la diffusion des nouvelles est de faciliter au public la connaissance de ce qui se passe et la compréhension des événements de façon à ce qu’il puisse en tirer ses propres conclusions » [c’est nous qui soulignons]. Les positions substantives prises par M. Dion et le parti Libéral en matière de politiques étaient complètement accessibles pour que les téléspectateurs les évaluent.

Ceci dit, le Comité croit comprendre que la position prise par le radiodiffuseur est, comme l’a dit le chef d’antenne et intervieweur, que les téléspectateurs ont [traduction] « le droit de voir l’entretien au complet, les questions et les réponses. » Ou, comme l’a dit le président de CTV News, [traduction] « une entrevue individuelle qui ne serait [pas] modifiée. » En fait, c’est, de l’avis du Comité, précisément ce que n’importe quel spectateur de l’entrevue qui a débuté par la question qui s’est posée de nouveau et qui s’est terminée par le dernier mot de M. Dion, a obtenu. Cet échange-là – la version complète des questions posées par M. Murphy et la version complète des réponses données par M. Dion – est précisément ce que l’auditoire a vu et entendu, une fois que l’entrevue s’est mise en train. Elle n’était pas modifiée. Elle n’était pas interrompue. C’était Le grand jeu.

Que cherchait donc le radiodiffuseur, sinon les questions au complet et les réponses au complet? Il semblerait que c’étaient les trébuchements verbaux, les « whoops » et les faux départs. Étant donné la piètre qualité de la question et sa syntaxe qui portait à confusion, le Comité n’accepte pas la « justification » selon laquelle il pouvait être démontré que la capacité de M. Dion de comprendre l’anglais était [traduction] « si peu développée qu’il ne pouvait pas comprendre une question exprimée dans divers temps. » Ce sont les explications en matière de politiques que M. Dion a données pendant les quelque 12 minutes non interrompues de l’entrevue complète qui permettent de juger si le chef des Libéraux était en mesure ou pas de saisir [traductions] « des enjeux comme le déclin de l’économie canadienne » et s’il avait ou non « une capacité de réflexion rapide [et de] répondre à des questions directement et avec précision. » Cette même entrevue assez longue pourrait servir de ligne de base pour juger si ses réponses s’en tenaient, comme le dit le président de CTV News, à des messages ayant, on le suppose, fait l’objet d’une répétition et dont le scénario et le programme avaient été établis à l’avance. S’ils étaient de ce genre-là, l’auditoire était libre d’en venir à cette conclusion d’après ce que M. Dion a dit dans ses 12 minutes de réponses.

Bien que le CCNR laisse généralement au radiodiffuseur le soin d’évaluer si une histoire mérite d’être signalée dans les nouvelles, ces évaluations ne sont généralement pas en conflit avec d’autres principes codifiés. Par exemple, dans CFTO-TV (CTV Toronto) concernant un reportage diffusé dans le cadre de CTV News (suspects terroristes) (Décision du CCNR 05/06-1641, rendue le 9 janvier 2007), une histoire a été diffusée après avoir porté atteinte à la vie privée de plusieurs personnes de façon injustifiée. Le fait que l’histoire méritait d’être signalée dans les nouvelles n’a pas empêché que le radiodiffuseur a commis une infraction. Lorsque la diffusion d’une nouvelle s’accompagnait d’un conflit d’intérêts, comme ce fut le cas dans CKNW-AM concernant une controverse journalistique (Décision du CCNR 94/95-0175, rendue le 18 décembre 1996), le fait que l’histoire méritait d’être signalée dans les nouvelles n’a pas mis le radiodiffuseur à l’abri d’une infraction. Et, dans la présente affaire, où le Comité estime que la diffusion des recommencements de l’entrevue avec M. Dion avait, en premier lieu, une valeur douteuse en tant que nouvelle, il conclut que la façon discourtoise et sans égards dont le chef des Libéraux a été traité constituait une violation de l’article 8 du Code de déontologie (journalistique) de l’ACDIRT.

 

La pression visant à modifier les nouvelles

Le Comité reconnaît, comme l’a dit le président de CTV News, que [traduction] « chaque parti politique tâche de présenter son chef sous le meilleur jour possible [et que] le bunker électoral de chaque parti est conçu précisément pour influencer la couverture médiatique. » Cela est clair pour le Comité. Cela n’est guère un point à débattre. Cependant, le président des nouvelles à CTV a caractérisé la demande faite par les aides du chef des Libéraux de ne pas présenter les faux départs comme suit : [traduction] « une faveur, un avantage que nous ne pouvions pas accorder […] Nous sommes d’avis que si nous avions fait droit à cette demande, CTV News aurait dérogé à l’article 5 du Code de déontologie de l’ACDIRT. » Le Comité n’est pas d’accord. La demande, s’il y avait demande expresse, n’aurait été faite que dans le but de respecter l’engagement pris par Steve Murphy, à savoir l’indication faite à l’origine par CTV Atlantic selon laquelle les faux départs ne seraient pas diffusés. Le point de vue du Comité sur le défaut de respecter cet engagement est indiqué plus haut.

De l’avis du Comité, la notion de « pressions [quelconques] visant à modifier ou à dénaturer l’information » tient de l’existence de nouvelles à modifier ou à dénaturer. Comme le Comité a également indiqué plus haut, il n’y avait rien qui méritait d’être signalé dans les nouvelles à modifier ou à dénaturer. Toute la substance des réponses faites par le chef des Libéraux, la qualité de son anglais dont faisait preuve ses réponses, les déclarations politiques faites « par cœur », s’il en est, et d’autres caractéristiques s’y rapportant étaient toutes là dans l’entrevue complète. Comme les journalistes de la presse parlée et d’autres décideurs du Comité ont indiqué plus haut, les recommencements ne sont pas inhabituels. Comme l’a également conclu le Comité, les recommencements n’offraient aucun nouveau renseignement aux téléspectateurs. Il ne peut donc pas y avoir eu de pressions visant à modifier les nouvelles, bien qu’on aurait pu exercer une pression pour faire respecter ce que le radiodiffuseur a convenu de faire à l’origine. Le Comité n’estime pas que l’article 5 du Code de déontologie (journalistique) de l’ACDIRT soit une défense valable pour le radiodiffuseur dans la présente affaire.

 

La réceptivité du télédiffuseur

Dans chaque décision qu’ils rendent, les comités du CCNR évaluent la mesure dans laquelle le radiodiffuseur a répondu aux préoccupations du plaignant ou des plaignants. Dans ce cas-ci, le Comité juge que le président de CTV News a donné une réponse complète, détaillée, bien pensée et contextuelle aux plaignants. La longueur de cette réponse était, de plus, utile et présentait la chronologie des événements ainsi qu’une analyse bien organisée des questions matérielles. On ne pourrait s’attendre à plus de la part du télédiffuseur. CTV Atlantic a amplement respecté son obligation en tant que membre du CCNR à cette occasion.

 

l’annonce de la dÉcision

CTV Atlantic est tenu 1) d’annoncer la présente décision selon les conditions suivantes : une fois pendant les heures de grande écoute dans un délai de trois jours suivant la publication de la présente décision et une autre fois dans les sept jours suivant la publication de la présente décision dans le créneau dans lequel il a diffusé CTV News at 6; 2) de fournir, dans les quatorze jours suivant les diffusions des deux annonces, une confirmation écrite de cette diffusion aux plaignants qui ont présenté leur Demande de décision; et 3) d’envoyer au même moment au CCNR copie de cette confirmation accompagnée de la bande-témoin attestant les diffusions des deux annonces.

Le Conseil canadien des normes de la radiotélévision a jugé qu’une émission diffusée par CTV Atlantic le 9 octobre 2008 a violé le Code de déontologie de l’Association canadienne des directeurs de l’information radio-télévision. CTV Atlantic a diffusé une entrevue avec Stéphane Dion dans le cadre de son téléjournal de 18 h, CTV News at 6, ainsi que les nombreux recommencements de cette entrevue en réponse à la question qui a été posée au chef des Libéraux. Le CCNR a conclu que le réseau CTV a violé l’article 8 du Code concernant le tact, la courtoisie et l’égard pour avoir diffusé les prises défectueuses de cette entrevue après avoir déclaré qu’il ne le ferait pas.

 

La présente décision devient un document public dès sa publication par le Conseil canadien des normes de la radiotélévision.