CONsEIL CANADIEN DES NORMES DE LA RADIOTÉLÉVISION

comitÉ rÉgional du quÉbec

CHOI-FM concernant Dupont le midi (suicide)

(Décision du CCNR 08/09-2041 et 09/10-1462)

Rendue le 23 septembre 2010

D. Meloul (présidente), Y. Bombardier, G. Bonin (ad hoc), A. Caron, M. Ille,
M.-A. Raulet

 

Les Faits

Dupont le midi est une émission-débat diffusée sur les ondes de CHOI-FM (Radio X, 98.1, Québec) du lundi au vendredi de 11 h 30 à 14 h. L’émission est animée par Stéphane Dupont et son équipe qui se compose parfois de Jérôme Landry, Josée Morissette et Vincent « Dess » Dessureault. L’émission consiste généralement en des discussions sur des questions politiques et sociales et l’actualité. Le suicide était un de ces sujets faisant l’objet de discussions à plusieurs dates de diffusion. C’est un sujet sur lequel M. Dupont a de fermes opinions, principalement qu’il s’agit d’un acte de lâcheté et d’un geste qui n’est jamais la solution aux problèmes de la vie. Dans le but d’amorcer une discussion plus large sur le suicide, il faisait parfois référence, comme point de départ, à un exemple récent. Dans ces cas-là, il nommait le défunt. Deux de ces cas ont entraîné les plaintes abordées dans la présente décision.

La première plainte

Le 27 octobre, la conversation suivante a eu lieu entre M. Dupont et ses coanimateurs au sujet d’un congrès sur la prévention du suicide qui se déroulait à Québec et aussi d’un directeur adjoint d’école secondaire de la localité qui s’était suicidé récemment (la transcription intégrale des séquences pertinentes se trouve à l’Annexe A) :

Landry:             À Québec cette semaine 500 intervenants, heu, du monde du suicide sont réunis à Québec pour assister au congrès –

Dupont:                        Ha, ouin?!

Landry:             – de l’Association canadienne de prévention du suicide [sic]. Le thème c’est « Unir nos forces pour prévenir le suicide ». Et là on va parler entre autres des dépendances, des jeux de hasard, à l’alcool, aux drogues également, l’Internet, le monde de l’Internet et les problèmes également de santé mentale qui sont, bien sûr, reliés au suicide. Entre autres ce matin, Max Gros-Louis s’est adressé aux congressistes. Il a lancé le mot de bienvenue, et, heu, il s’est dit heureux que les intervenants se préoccupent de la situation, heu, du suicide dans les communautés autochtones surtout chez les jeunes où le taux de suicide est assez élevé. Et on a certains chiffres, notamment, on dit qu’y a 25 ans au Québec, on enregistrait jusqu’à 6 suicides par jour et maintenant on est rendu à 4 actuellement –

Dupont:                        On a baissé.

Landry:             – par jour.

Dupont:                        On s’est amélioré. Pourquoi? Parce qu’on en a parlé. Parce que là, là, ce qui vous amène là, là, c’est grave. Moi pis Jérôme on a été un peu secoué d’un suicide la semaine passée. On devait vous en parler en ondes, on vous a dit, on vous a dit à un moment donné, si vous êtes des auditeurs assidus là, on vous a dit un moment donné « Bon il s’est passé de quoi dans une école de Québec, heu, les jeunes sont un peu secoués par la mort d’un des, heu, directeurs adjoints d’une école. »

Landry:             C’est ça.

Dupont:                        On a plus de détails aujourd’hui.

Landry:             C’est ça. Josée avait travaillé là-dessus également. Jeudi, on avait continué à regarder ça. On avait l’information par, par téléphone. Et, heu, on peut vous confirmer ce matin, parce que c’est public également sur le site Internet de l’école secondaire Quebec High School, école anglophone sur Belvédère à Québec. On confirme le décès de monsieur [G. F.] qui était « vice-principal », ça c’est le directeur adjoint, heu, du Quebec High School. Et on confirme également, sur le site Internet de l’école, qu’il s’est enlevé la vie. Heu, malheureusement. Heu, j’vas, j’vas vous donner, heu, un aperçu de la lettre qui a été envoyée aux parents et qui est publiée sur le site Internet : « It is with deep sadness that we learned of the death by suicide of one of our staff members, Mister [G. F.], vice-principal. » Et on offre du soutien, donc aux élèves. On a donné accès entre autres à des spécialistes de l’hôpital Jeffery Hale aux élèves qui pourraient avoir été touchés par ce suicide là. C’est une histoire extrêmement triste, hein, Steph? Dont on a également certains détails.

Dupont:                        Mm hm.

Landry: Le gars, heu, vivait, heu, une peine d’amour, hein? C’est un peu ce qui l’aurait –

Dupont:            Uniquement?

Landry: Ouais.

Dupont:                        Tsé, j’vous dis, c’est triste, en même temps c’est désarmant de voir les raisons. Moi ce qui m’enrage quand j’entends parler du sui-, du, du suicide, vous entendez toujours les mêmes affaires. « Ha, tu sais pas ce qu’il vivait, tu sais pas toé, il a, il avait des problèmes. » Pis là, là, on s’imagine tout le temps, et on ose imaginer, parce que ’y a quand même quelqu’un qui vient de mourir, qui a été père de famille de jeunes enfants, qui était un gars, pis c’est de valeur que là, c’est là aujourd’hui qu’on le dit, extrêmement apprécié dans son milieu de travail, extrêmement apprécié également des élèves qui fréquentaient le Quebec High School. Pis qui commet un geste comme ça. J’ai pas analysé plus le sien que les autres. Mais moi je veux que le suicide baisse. Et le chemin que moi j’ai choisi, c’est d’en parler et d’arrêter de glorifier ce geste là. De pas en parler vous l’glorifiez. D’en parler comme vous en entendez parler souvent dans les médias, on dirait qu’ils glorifient ce geste là. La réun-, c’est quoi la réunion que tu viens de parler? Ils se réunissent à Québec là?

Landry:             Oui.

Dupont:                        C’est les cinq, cinq cent?

Landry:             Cinq cent intervenants reliés donc qui, au monde du, heu, aux gens qui viennent en aide aux gens qui peuvent être suicidaires. C’est l’Association canadienne de prévention du suicide [sic]. C’est le congrès en fin de semaine –

Dupont:                        Prévenir le suicide là –

Landry:             – cette semaine ici à Québec.

Dupont:                        - c’est d’arrêter de le valoriser. C’est ça qui est d’prévenir le suicide. Pis c’est de dire là, que le gars là, là, monsieur [F.] qu’il s’appelle celui?

Landry:             [G. F.], oui.

Dupont:                        Ce que lui là, ses parents ils auraient eu ben, ses enfants pardon, auraient eu ben plus besoin d’un père que du geste qu’il vient de commettre là. Uniquement pour une peine d’amour. Pis je vous jure que si ils étaient honnêtes ces intervenants là, premièrement ils perdraient leur job. Parce que le suicide s’effondrerait. Pis on aurait pus besoin de ces intervenants là à soixante-quinze mille par année. Hein? Ces fonctionnaires là, ils perdraient leur job! S’ils étaient bons les intervenants contre le suicide là, ils perdraient leur job. Parce que [sic] on, on ferait comprendre aux gars qu’une peine d’amour, surtout ces temps-’citte, ça fait pas pour s’enlever la vie. Il y a pas de toute façon un, une maudite crise qui fait pour s’enlever la vie. Moi si j’étais à l’écoute de garçons, mettons de gars. Mettons que, heu, Dess là qui est un peu blême, a des tendances suicidaires pis qu’un jour il effleure le sujet avec moi. Il va être fessé de ma réponse. J’vous l’ai dit ça m’est arrivé une fois dans ma vie. Où un gars que j’côtoyais s’est enlevé la vie –

Landry:             Ha oui. Ouais.

[...]

Dupont:                        J’sus même pas allé aux funérailles. J’suis pas allé, d’la marde! Tu m’as pas respecté. T’as, t’as pris une mauvaise décision. Il était pas malade. Tsé, des fois on vous dit « Ha, il souffrait d’un malaise », euh. Il y en a oui. J’dis pas toute là. Mais, tsé, l’gars là qui s’sépare pis bing bang du jour au lendemain. Tsé, arrêtez-moi avec la maladie psychologique là. Oui qu’un gars qui s’sépare pis qui prenne ça dur, j’vais comprendre. Ils prennent ça dur des fois les cocus entre autres vous l’savez dans plein d’affaires on en parle. J’parle pas de lui, je le connaissais pas moé. J’le connaissais pas du tout. Mais on vas-tu arrêter de glorifier le suicide pis dire « Ha, il vivait de gros problèmes, c’était dif-, il était incompris, c’était pas facile ». Oui! Ç-, la vie est jamais facile. J’pas suicidaire pas pour une maudite cenne. J’peux pas vous dire que c’est facile. C’est jamais facile. J’ai du fun là. Je, j’pas, mais il y a des boutes qui sont plus tough. Vous n’avez eu vous aussi des gens autour de vous que ça été plus tough. Sont passés à travers. Pourquoi lui faudrait le glorifier parce qu’il s’est tué?

Dessureault:      Peut-être des fois de les brasser ceux-là plutôt que de les, les apitoyer aussi ça peut, les, les, –

Dupont:                        Non.

Dessureault:      – ça peut les aider. Ça m’est déjà arrivé ça de, de vivre ça, des gens qui, qui m’ont appelé pis qu’y m’laissaient des, tsé là –

Landry:             Des signes.

Dessureault:      – « Ouin, là, ma blonde m’a laissé pis j’pense, euh. » J’ai dit « Ha ouin? Tu veux te suicider? Ben ’garde, si tu me fais ça là, pas question que j’aille à tes funérailles mon maudit. » Pis j’ai raccroché. Pis là il était toute.

Dupont:                        Qu’est-cé qu’cé ça ce monde? Mais c’est exactement ce que j’voulais dire quand j’ai, j’ai commencé à parler de toi. J’ai dit un exemple. Si t’arrivais un moment donné, dépressif à mes côtés, j’te dirais, en tout cas moi j’te dirais juste une chose : « Suicide-toi mon homme, j’pense j’vas aller pisser sur ta tombe. Pis m’a te traiter de lâche à toutes les amis qu’on a en commun. » Parce que moi j’trouve ça comme ça. Parce que t’as la vie devant toi. Parce que c’est rien que quoi? Une femme? Eille! Sont, ils ont le feu au cul les filles à Québec partout!

Landry:             Y’en a plein. Promène-toi dans bars. Promène-toi partout. Y’en a plein.

Dupont:                        Eille! Voyons donc! J’vois plein de gars pas d’allure pis ils pognent plein de filles, pis ils s’amusent pis, voyons donc! J’ai des chums à qui c’est arrivé. Je pense à un en particulier qui a passé un boute tough. Et j’criais après au téléphone. Vous allez dire que j’crie tout le temps, vous avez peut-être raison. J’ai dit « Là tu vas te réveiller mon imbécile. Pis tu vas, quand tu vas m’avoir compris, j’te jure t’en voudras pus de régulière. » Tu vas dire « Eille, c’est la belle vie ça, là, là? » Oui c’est tough pour les enfants pis c’est une semaine un bord une semaine sur l’autre. Au pire, si t’es pas capable de, parce que l’image que les gars y’ont dans tête là, les cocus, c’est que l’autre gars prend leur place. C’est que là, les enfants sont avec leur mère pis avec le père adoptif. « Pis là moi j’suis quoi là-dedans? » Pis ils se questionnent là-dessus. Au pire des pires, prend-les pus tes enfants. C’est des abandonner. Au pire, ce serait exagéré, j’veux pas que vous fassiez ça. Mais le gars qui dit « Ouin, mais mes enfants ils vont avoir un autre père, moi j’servirai pus à rien. » Ben, sers pus à rien. Mais toé t’as une vie! Toé, trouve-toi s’en une pitoune. Mais c’est sûr que les pitounes qui ont le feu au cul dans les bars par exemple, ils ont pas mal toutes des gamins. OK? Ben là tu vas en ramasser, tu vas te ramasser avec des enfants. Déjà t’as, les couches sont passées, ils font leur nuit, et-. Y’en a pus de problème. Sauf que se suicider c’est un geste de lâche. Eille, je reçois un message de Jean, pis je le comprends pas. Jean-Félix m’écrit « Stéphane, si tu veux que le suicide s’arrête, préfères-tu voir les gens malheureux souffrir? » Souffrir de quoi?! Souffrir de quoi?! Moi le gars qui souffre d’une maladie incurable extrêmement grave pis vraiment il a des douleurs, j’pense au monsieur… non, j’pense à personne, c’est pas important. Eux, j’suis ben prêt à comprendre une petite portion.

Landry:             C’est pas la même chose ça là, là. C’est loin d’être la même game là.

Dupont:                        Eille, mais souffrir?!

Landry:             Eille, on parle de quelqu’un qui a une peine d’amour là. Comparer, on peut pas comparer ça à quelqu’un qui a une maladie grave, incurable pis qui est limitative pis que, heu, le gars a pus de vie là. C’est pas la même chose.

Dupont:                        Y’a pas de souffrance à se faire laisser par une fille!

Landry:             Ben non.

Dupont:                        Voyons donc!

Landry:             Ben c’est tough là! Mais pas de là à se suicider pis, heu, voyons donc.

Dupont:                        C’est juste, vous dites que c’est tough mais c’est juste l’angle dans lequel vous prenez ça qui est pas bon. [Landry rit] Treize heures dix-neuf. Le suicide, c’est un geste de lâche. Je, je ne peux pas appliquer ça à cent pour cent des suicides. Mais si vous demandiez ça aux enfants de gars, parce que ça frappe les gars, c’est un geste de lâche. Je vous le dis.

Landry:             Mais ça, heu, tsé, en plus, tsé ça. Venant d’un directeur d’école, tsé, qui a travaillé, qui travaille auprès des, des jeunes. Pis j’trouve que c’est une nouvelle importante. J’comprends pas que les médias traitent pas ça, le décès de [G.], de [G. F.] le, le « vice-principal ».

Dupont:                        Sais-tu c’est quoi la chienne, la chienne que j’ai, la peur que j’ai pour être précis. La peur que j’ai dans le dossier du directeur, heu, adjoint du Quebec High School, c’est que là, ces gens là rencontrent les élèves. Quand on nous a téléphoné pour nous parler de cet événement là la semaine passée, au lendemain de ce suicide là, c’était la consternation dans l’école. Y’avait des enfants qui pleuraient, il avait été prof le gars. Tout le monde l’aimait. OK? Vraiment là. On me dit de lui « un maudit bon gars ». Eille, dans, quarante ans! Tabarne. Quarante ans! Tout le monde l’aimait. Là les, les élèves étaient secoués, ils pleuraient pis l’école offre d’ailleurs des services pis des conseils. Jérôme nous faisait la nomenclature de ça tout à l’heure. Qu’est-ce qu’on dit aux enfants? Est-ce qu’on essaie de, de, de dire « Ben écoute, il, c’était difficile pour lui. Il faut que tu le comprennes, faut que tu, heu, tsé, heu, c’était vraiment pas facile. Il avait pas le choix ou, heu »? Eille, moi c’est d’entendre ces réponses là qui va me pousser des boutons. Le gars dont je vous parlais tantôt là, mon chum, à qui j’ai eu l’impression, pis je sais pas j’lui en ai jamais parlé, j’ai eu l’impression d’y botter le cul parce qu’il trouvait ça tough. Il m’écrit là. Il dit « Maintenant je manque de temps pour fournir à toutes les nouvelles amies de fille que j’ai tellement ils sont chaudes. Mais elles veulent également toutes rencontrer un gars qui va rester à la maison tout le temps avec eux. » [Landry et Dupont rient] Mais il a compris. Il m’apparaît heureux. Peut-être pas autant, à tout le moins, au même point qu’il était au moment où il était en couple. Il a pas choisi de devenir cocu. Ça t’es arrivé, il a effacé ça, t’oublies ça, pis t’es reparti. J’ai pas dit que c’était facile. Je vous ai dit que le suicide doit pas apparaître sur la liste des choses à faire. Tsé? Que vous mettiez sur votre liste des choses à faire de changer de pays, eille, essayez-le. C’est sûr que de fuir la réalité c’est pas une solution, allez-vous me dire. C’est toujours ben moins pire que de se suicider, batinsse. Hein? Heu, tsé?

Dessureault:      Ben ’garde moi j’suis, quand j’étais parti, heu, travailler dans l’ouest dans montagnes pendant six mois, après ça ils m’ont dit quand j’suis parti « Tu vas, ’garde, si, si jamais t’as besoin d’une job tu reviens, on t’engage ». J’me suis toujours dit le jour où j’vas être complètement démoli pis il va m’arriver de quoi de terrible ici, j’dis ’garde, prends mes affaires, j’sacre mon camp, là-bas j’vas avoir des amis, heu, j’m’en, j’m’en ferai d’autres pis j’vas m’amuser, là.

Dupont:                        T’as, t’as eu l’impression de recommencer un peu une nouvelle vie.

[...]

Dessureault:      Tsé, j’me tire-tu en bas du pont ou, ou j’essaye de quoi? Tsé, t’essayes de quoi. C’est ta vie.

Dupont:                        T’un gars comme ça toi, t’as en plus un peu d’argent, là. Pis je sais que t’as des enfants ici. Mais dans la mort il a pas amené ses enfants, pis même si yé avait tué, yé s’aurait pas amené plus. C’est pas de même que ça marche. Il aurait pas été mieux de prendre son argent mettons, de toute sacrer ça là pis de partir. Un gars brillant. Pars, vas-t’en vivre au, je sais pas moi. J’ai une tendance, heu, assez forte, j’serais parti où donc? Peut-être au Mexique ou je sais pas. J’aurais essayé autre chose effectivement comme tu le dis.

[...]

Dupont:                        Si j’dis que le suicide est un geste de lâche est-ce que j’exagère?

Landry:             Non t’exagères pas. Pense aux, j’ai juste à penser aux enfants. Quelqu’un qui se suicide pis qui a des enfants. Juste à penser à l’image, à penser à ce que les enfants ont à vivre pis vont avoir à vivre avec ça toute leur vie; j’te confirme que c’est un geste de lâche.

Dupont:                        OK. Là j’vas vous dire quelque chose que je voulais pas vous dire. Parce que, j’ai, cet argument là, j’ai l’impression qu’elle [sic] va aider des gars à se suicider. Pis si vous vous suicidez à cause de cet argument là, ben vous êtes des pires lâches que les autres. On a fait des vérifications ce matin. Tsé, parce que y’a des gars déprimés comme ça qui disent, heu « Ha, heu, ils vont être ben mieux quand je vas être parti, heu, j’vas leur chrisser la paix, m’as disparaître ». Vous savez le, le, le discours qu’on dit?

Landry:             Mm hm.

Dupont:                        « Pis la maison va tomber claire, pis ». Là j’me suis dit, attends une minute là, un suicide, les compagnies d’assurances doivent pas être caves là. Alors, heu, effectivement. Une assurance-vie qui a été contractée deux ans avant l’événement, pis je sais que c’est déjà arrivé là, j’ai un cas précis où j’me souviens j’travaillais déjà ici quand c’est arrivé. Mais si ça fait plus que deux ans que vous êtes assuré pour la vie, si vous vous suicidez, l’assurance-vie s’applique. Cette règle-là n’existe que pour pas que le gars qui est vraiment décidé de se suicider contracte pas plein d’assurances pis qui se suicide pour que la bonne femme collecte le magot. Pis c’est la même chose au niveau hypothécaire. Dans la majorité des cas, vos assurances, donc si vous avez des emprunts, des dettes, si vous vous suicidez, ces emprunts-là vont être absorbés par l’assureur en question. Ça c’est un argument qui vient aider les joueurs compulsifs, tsé, qui perdent toute pis qui sont endettés, pis les autres qui se disent « Si j’me suicide ça va éponger mes dettes, ils vont être claires. » Ça reste un geste de lâche! Pis j’me questionnais à matin. J’me disais, pis je n’ai parlé avec, heu, j’sais pas comment ça, c’est pas l’BAC là, mais c’est le Bureau des assurances, heu, personnelles de, heu, en tout cas. C’est à Montréal, j’m’en fou. C’est pas important. Pis là je l’appelais, l’gars, ben c’est, il m’a rappelé. Pis là j’lui ai dit « Mais si les compagnies d’assurances annulaient totalement leur indemnité au moment où les gens s’enlèvent la vie, est-ce que ça nous aiderait pas? Est-ce que ça ferait que les gars, ben diraient, « ben j’peux pas me suicider. M’a en plus de les abandonner j’vas les mettre dans marde” »?

Landry:             Ben j’pense pas que ça aiderait. Parce que de toute façon ils se foutent des autres. Le gars qui a des enfants qui se suicide ça veut dire qu’il se fou carrément de ses enfants. C’est pas la question, heu, financière. Ses enfants ont besoin oui d’argent, mais ils ont besoin d’un père aussi, tsé?

Dupont:                        Mm hm.

Landry:             Fait que y, ces, ces gens là se foutent carrément de ce qui va arriver à leur entourage, là. Carrément là.

Dupont:                        Et c’est ce que le gars m’a répondu du Bureau des assurances. Il m’a dit « Écoute, heu, ça n’aiderait pas en rien. Au contraire ça ferait des familles encore plus démolies. » Mais c’est pas grave. Moi j’pense, parlons de ce geste-là en, en le dénigrant, en l’abaissant au plus bas possible. Pis c’est pas le colloque des intervenants en suicide à Québec cette semaine qui va faire que ça va baisser. Ils vont perdre leur job si ça baisse. Ils veulent pas perdre leur job. Jean-Félix me réécrit. Il dit « Excuse-moi », il dit « je croyais qu’on parlait du suicide chez les gens qui ont juste perdu leur blonde ou des choses du genre. Il reste tout de même des personnes qui ont quasiment pas le choix. » Comment pas l’choix? J’comprends pas. « Je ne suis pas suicidaire, mais il y en a que je vois pas beaucoup d’option. » Heu. Comment pas beaucoup d’option? Moi demain matin là, j’suis tout nu dans rue, pus accès à mes enfants, pus de blonde, pus une cenne, pus d’job. Pis chus pas, j’serais pas heureux, changerais de rythme de vie. J’irais me louer une chambre la moins chère possible. J’resterais en chambre sur le B.S. Mettons. Là j’commence. Là après ça j’vas me trouver une job. Il y a des ouvrages partout, partout, partout, partout, partout. J’irais me trouver une job. Probablement dans la restauration. Parce que t’as des pourboires, y’a moyen de faire du noir, oui tu travailles les fins de semaine. Tu rencontres du monde. Moi ça serait probablement le choix personnel. J’serais en train, à quarante ans, de me rebâtir une vie. Mais c’est pas vrai qu’il a pas de choix, qu’il a pas d’espoir. Eille, une fille vous laisse. J’aurais quasiment dit, envie d’vous dire « Maudit chanceux ». Tsé? Ça serait un peu exagéré.

Landry:             Tsé, c’est pas qu’on veut se séparer.

Dupont:                        Non.

Landry:             Mais c’est que le gars qui tombe célibataire parce que sa blonde le laisse. Sacréfice. C’est une autre vie qui commence. Pis, tsé, c’est un paquet de possibilités de refaire sa vie. Tsé? Voyons.

[...]

Dupont:                        D’accord. Il est treize heures vingt-huit. J’m’excuse là si j’ai blessé des gens avec le suicide. Mais j’essayais de penser voir aux interventions faites dans le Quebec High School. J’veux pas qu’on diminue ce gars là qui s’est enlevé la vie. Il a fait un mauvais choix. Il a pris un mauvais geste. Il a, il a eu une mauvaise idée. Point final. Allez tout simplement pas mettre en valeur son geste.  Mettez en valeur le gars, j’ai pas de problème moi. Mais pas son geste. OK, midi vingt-huit, on revient avec d’autres choses.

Les animateurs ont repris le sujet le lendemain, soit le 28 octobre :

Dupont:                        Quelques petits sujets qui traînent. D’abord on vous a parlé du suicide hier. Heu, on a été, heu, j’veux dire on voit aujourd’hui, pis c’est repris un peu partout dans les journaux. À Québec il y a un colloque sur la prévention du suicide. Quelle perte de temps. Quelle perte de temps de voir ces gens qui à la totalité sont rénumérés [sic], et pas mal plus que vous les vers de terre, grandement rénumérés [sic], heu, pour, heu, agir en ce qui eux appellent la prévention du suicide. Et on regarde le bilan : le suicide n’a pratiquement pas reculé. Le nombre de ces employés rénumérés [sic] par l’État n’a pas diminué évidemment, heu, et, leur message n’est pas d’enrayer le suicide de la liste des actes à commettre. Hier on disait que le suicide était peut-être un air, heu, un acte lâche, qu’il fallait arrêter d’honorer et de, parce qu’on a glorifié longtemps au Québec. Je m’excuse là, mais ceux qui sont pas d’accord avec ça, heum, assoyez-vous et prenez le temps d’y réfléchir à nouveau. Au Québec on a glorifié le suicide. Pensez à Gäetan Girouard. Pensez à d’autres suicides qui ont fait que, on en a presque, heu, on les a presque élevés au statut de dieux, heu, après qu’ils aient commis ces actes là, à mon humble avis bien sûr. Et je vous lisais hier, parce que dans le Québec Post, on a repris, donc à deux reprises, hier soir à 18 heures et, heu, après minuit, le segment de l’émission où on a parlé du suicide et ça vous a fait réagir. Parce que, je lisais mes e-mails ce matin à dupont@radiox.com, heu, et vous avez été nombreux à réagir contre, évidemment, les propos. Tous ceux qui ont été touchés du suicide de proches, le suicide d’un père, d’une mère, évidemment que la grande majorité, on le sait c’est des hommes là, mais ceux qui ont été touchés de près par le suicide, ils sont pas capables eux de dire que leur personne qu’y aimaient tant a commis un acte lâche, un acte irréfléchi. Et dans la majorité de ces e-mails là on me parlait de dépression, on me disait « Ha, tu considères mal la dépression ». Je m’excuse là, je sais que dans certains cas c’est ça. Je sais que dans la maladie va être, va amener ces personnes-là à prendre cette décision là. Mais mon problème avec le suicide pis ce que je vous disais hier, et j’voulais être clair là-dessus, c’est que ça fait partie des listes d’options. Quand on est en dépression il nous vient des idées en tête comme des idées de, de, de, de, de, de, de tout lâcher, de tout abandonner, de, de, je sais pas de, de, de prendre de la médication, de se relever de. Est-ce que le suicide pourrait pas être enrayé de cette liste là? Car bien souvent, aussitôt qu’on vit une dépression on dirait qu’il faut vivre du mot suicide. Est-ce que la dépression est plus virulente chez les hommes québécois que chez les hommes canadiens pour qu’on soit si largement en avance sur tout le monde en Amérique du Nord à propos du suicide? Pourquoi le suicide ici au Québec est une option envisagée, heu, que l’on plaît à garder vivante et à garder et à stimuler d’une certaine manière? Alors que [sic] ailleurs ce n’est pas comme ça? C’est pas du tout comme ça que l’on fait, heu, ou que l’on aborde le suicide. Quand est-ce qu’on va vraiment enrayer le suicide? Au moment où il va disparaître de la liste des alternatives des gens, oui dépressifs, des gens qui font face à leurs problèmes parce que peut-être qu’on les aura amenés trop vieux dans la vie. Quand je dis trop vieux là à un âge où on les aura tellement couverts qu’ils auront jamais vécu de problème.

MM. Dupont et Landry ont ensuite exprimé quelques autres pensées sur les moyens autres que le suicide pour faire face aux problèmes personnels. Ils ont réitéré leur opinion selon laquelle la séparation d’un couple n’est pas une bonne raison de se tuer, surtout étant donné que le divorce et la garde partagée des enfants sont monnaie courante de nos jours.

Ces émissions ont donné lieu à une plainte de la part d’un membre de la famille du défunt (le directeur adjoint d’école secondaire). Dans une longue lettre datée du 4 juillet 2009 (le texte intégral des plaintes et de toute autre correspondance afférente se trouve à l’Annexe B), la plaignante a expliqué comment la famille s’est adonnée à entendre les émissions et combien les commentaires étaient perturbants. Au moment où la famille veillait aux préparatifs pour les funérailles du défunt, quelqu’un l’avait informée que Stéphane Dupont avait discuté de l’incident pendant son émission radiophonique. Dans l’attente que des commentaires positifs avaient été faits au sujet du défunt et de la question de la prévention du suicide pendant les émissions, la famille a demandé à la station de lui fournir les enregistrements, peut-être dans le but d’en inclure des extraits lors du service commémoratif. La station les a effectivement fournis, mais quand les membres de la famille les a écoutés, ils étaient choqués et furieux. La plaignante a écrit ce qui suit :

Comment est-ce qu’un animateur de radio pouvait parler de mon frère à la radio? Comment et de quel droit pouvait-il parler de sa vie privée à la radio, lui qu’il n’a jamais eu la chance de connaître? De quel droit partageait-il son opinion des personnes qui se suicident, malheureusement, n’appuyant pas ses propos de faits établis mais plutôt de préjugés personnels? J’avais l’impression qu’il s’agissait d’un règlement de compte envers tous ceux qui se sont suicidés!!! Lorsque j’ai écouté l’émission, les 17 minutes qu’on nous a envoyées, j’ai été outrée par l’insolence, les rires et sous-entendus irrévérencieux, ainsi que le manque de respect absolu de mon frère décédé, et l’absence d’empathie pour les membres de sa famille, ses collègues de travail, ses amis, ses jeunes enfants, et les étudiants de l’école secondaire où il travaillait!!!

La plaignante a ensuite indiqué combien il était bouleversant d’écouter les « bêtises, jugements, insultes [et] parjures » lancés au défunt alors que la famille essayait encore de faire face à sa mort. Elle a souligné que le défunt n’était pas une personne en vue et n’avait pas mis fin à ses jours dans un endroit public. En outre, elle a fait remarquer que même si la lettre à laquelle M. Dupont a fait référence avait été affichée sur le site Web de l’école, cela avait été fait dans le but d’informer les parents et de venir en aide aux étudiants et non pas dans le but de radiodiffuser son contenu. Malgré, de plus, le fait que la lettre ne contenait aucun renseignement sur la situation de la famille du défunt, M. Dupont avait mentionné sur les ondes que cet homme était séparé de son épouse.

La plaignante a également suggéré que le radiodiffuseur aurait pu rendre service au public en renseignant les auditeurs sur divers programmes et organismes qui aident les gens en détresse songeant à se suicider, mais qu’au contraire les animateurs

le [le défunt] ridiculise[nt] publiquement à la radio, et de plus prétendent qu’ils auraient réagit [sic] différemment en pareille situation n’en connaissant pas tous les détails!!!!!!!! [...]

De plus, ils ont dit que les personnes qui tentent d’aider les personnes suicidaires perdraient leur emploi s’ils octroyaient de leur fonction comme il se doit. Ceci est une pure bêtise! Faire du tort à ces organismes qui aident des personnes en détresse et leurs familles est un crime!

La plaignante a également cité des dispositions du code de déontologie de CHOI-FM et a déclaré que les animateurs n’avaient pas fait preuve de respect envers le défunt, qui était un « participant non consentant à cette émission ». Elle a avancé que  l’« excellente réputation » du défunt « [...] a été traînée dans la boue » et que M. Landry n’avait aucun droit de dire que cet homme « se foutait de ses enfants » et aucun motif non plus. Elle a terminé sa lettre en demandant que la station s’excuse publiquement, que MM. Dupont et Landry soient congédiés, que le code de déontologie de CHOI-FM soit renforcé et que le renouvellement de la licence de la station soit subordonné au respect de ce code de déontologie.

Le président et chef de la direction de la station a répondu à la plaignante dans une longue lettre datée du 4 septembre 2009. Il a exprimé ses condoléances à la plaignante et a noté qu’il avait discuté de sa plainte avec les animateurs et l’équipe de production intéressés. Le président de la station a également indiqué ce qui suit dans sa lettre :

D’abord, vous devez savoir que monsieur Stéphane Dupont a toujours été un grand défenseur de la vie et se bat, quotidiennement, contre le suicide. Il est très préoccupé par le niveau très élevé de suicide au Québec. Il a déjà, et à plusieurs reprises, parlé à des personnes qui se disaient suicidaires ou des intervenants du milieu et a tenté de les encourager et il les a dirigés vers des organismes spécialisés. Il essaie également d’appliquer une technique reconnue, afin d’ajouter à son discours sur le suicide et avoir un impact sur les personnes qui pourraient avoir des tendances suicidaires en les mettant devant les conséquences de leurs actes. Il se refuse de « taire » le suicide, d’en faire un tabou. Il se refuse de voir le suicide comme une solution. Il se refuse de « glorifier » l’acte du suicide.

Nous pouvons vous dire, également que votre plainte a été remise à monsieur Dupont qui en a pris connaissance et qui en a été bouleversé. Bouleversé car, d’une part, il est désolé que ses propos aient ainsi été interprétés et, d’autre part, parce que cette interprétation va à l’encontre de son objectif. Monsieur Dupont a traité, dans plusieurs émissions (et encore en août dernier) de la problématique et a reçu des invités, spécialistes, toujours dans un seul et unique but ultime, avec peut-être l’impact, aussi petit soit-il, qui pourra peut-être sauver ne serait-ce qu’une vie.

Pour revenir aux émissions, de longues séries de discussions sur le suicide et autres débats de société s’amorcent sous le thème « il ne faut pas banaliser le suicide ». Ce sujet est toujours d’actualité et fait l’objet de grands débats de sociétés [sic] auxquels participent les groupes politiques, sociaux et religieux. À preuve, un colloque avait lieu à Québec au moment où monsieur Dupont et son équipe traitaient du sujet.

Nous avons relevé, dans les extraits, que la plupart, voire la presque totalité des propos vise la problématique du suicide en général et non un cas en particulier. Plusieurs sections relèvent du commentaire éditorial portant notamment sur le suicide. Dans le cas du commentaire éditorial, il s’agit d’opinion. On peut être en désaccord avec une opinion, mais celle-ci, même douloureuse ou tranchante, est permise dans une société libre et démocratique. C’est le fondement de la liberté d’expression. Nous comprenons que, compte tenu de votre situation personnelle, les commentaires de monsieur Dupont sur le suicide, au moment où ils ont été faits, étaient douloureux à entendre. Tant monsieur Dupont que son équipe et la titulaire peuvent vous assurer que ce n’était pas du tout l’intention, bien au contraire, et si ces propos vous ont blessé [sic], nous nous en excusons profondément.

Enfin, au-delà de la présente plainte, nous soulignons que la problématique alarmante sur le suicide au Québec demeure, et ce fait est indéniable. En tant que radiodiffuseur [sic], nous sommes directement concernés par la problématique et vous serez probablement heureuse d’apprendre que nous nous impliquons concrètement en donnant du temps d’antenne tout à fait gratuitement à ce genre de cause, notamment 35 messages furent offerts gracieusement à l’Association québécoise de suicidologie dans le cadre de leur [sic] campagne de la semaine de prévention du suicide diffusés [sic] au cours des dernières années. Ce rôle important que nous nous faisons un devoir d’assumer envers nos auditeurs fut notamment commenté lors d’un récent colloque.

Le président de la station a discuté d’un document dans lequel il est indiqué que les médias doivent faire leur part pour sensibiliser le public au suicide. Il a ensuite fait remarquer ce qui suit :

Les animateurs partent d’un cas connu (et publié entre autres, sur le site Internet de l’école Québec [sic] High School) pour rapidement tenir des propos très généraux visant notamment à ébranler les personnes qui entrevoient le suicide comme une solution ou comme un geste libérateur et légitime.

Des solutions furent proposées et l’intérêt de l’animateur à aider à contribuer à alléger la problématique également. Le tout s’inscrit dans une démarche qui n’est pas récente de la part de monsieur Dupont. Les opinions émises se justifient également par l’intérêt public et le traitement de sujets controversés, le tout conformément aux Codes de l’ACR (référence à l’article 7 du Code de déontologie de l’ACR).

Enfin, comme vous le savez peut-être, l’émission Dupont le midi, comme beaucoup d’émissions radiophoniques, peut être de nature controversée et ne pas rencontrer les goûts de chacun. Votre lettre soulève des préoccupations quant aux commentaires de l’animateur et nous regrettons, encore une fois, que vous ayez été offensée par ces propos.

Certains commentaires sont [sic] objets [sic] de sanctions d’autres ne le sont pas même s’ils sont insipides et douloureux. Il serait déraisonnable de s’attendre à ce que le contenu diffusé sur les ondes soit, en quelque sorte, pur, antiseptisé [sic] et impeccable. La société dans son ensemble ne l’est pas, pas plus que ne le sont les rapports entre les individus. Ce qui peut constituer la limite de l’acceptable dans chaque cas doit être analysé dans leur [sic] contexte, ce que nous avons tenté de faire dans la présente.

Soyez assurée que dans ses commentaires, l’animateur Dupont ne cherchait pas à faire de l’incitation à la violence ou au suicide, bien au contraire, il cherche à sensibiliser les auditeurs à la problématique et à enrayer ce geste destructeur, avec les moyens dont il dispose. De fait, nous ne tolérons aucune forme d’incitation à la violence, d’aucune sorte, sur les ondes de la station CHOI-FM.

[...]

Nous sommes donc d’avis que les propos sont couverts par la sphère constitutionnelle de la liberté d’expression, sont compatibles, une fois pris dans le contexte, avec le standard de haute qualité et conformes aux politiques canadiennes de radiodiffusion notamment celles ayant trait à l’équilibre des propos. Il y a de plus conformité avec la réglementation. En effet, les propos présentant de l’information ou du commentaire éditorial respectaient les règles de l’art.

La plaignante a présenté sa Demande de décision le 9 septembre.

La deuxième plainte

Un autre suicide, celui d’un homme âgé de 18 ans cette fois-ci, a inspiré M. Dupont à revenir sur le sujet le 1er avril 2010. M. Dupont a de nouveau nommé le défunt et a fait des commentaires sur la réaction au décès du jeune homme, tel qu’en témoigne le site Web de réseau social, Facebook. Le dialogue, lequel a eu lieu entre 13 h et 13 h 30, était le suivant :

Dupont:                        Eille, euh, triste, avant de passer aux nouvelles, triste, euh, chose ce matin. Pis bravo à mes collègues Josée et Dess qui, euh, ont fait, euh, la même vérification que moi ce matin. On a jeté un coup d’œil aux décès pis y’a même un journaliste qui m’a écrit ce matin, il dit : « Hein, as-tu vu, euh, le suicide dans le Journal de Québec? » Quand on a regardé les décès de ce matin quel fut pas, euh, mon désarroi de voir, après ce que je vous ai dit hier, je vous amenais à, à, avec la, la réflexion d’une possibilité de garder de la haine envers quelqu’un qui s’enlève la vie. Euh, et là c’est arrivé hier à un, c’est pas arrivé hier, c’est arrivé le 28 mars à son domicile. Il était âgé de 18 ans : [F. L.-P.]. Euh, il était le fils de madame [C. L.] et de monsieur [J. P.]. Il demeurait à Charlesbourg. Euh, il est clair qu’il s’est, il s’est enlevé la vie, il s’est suicidé. D’ailleurs on est allé vérifier sur le Facebook. Euh, et les groupes Facebook créés pour [F. L.-P.] que je ne mets pas sur un piédestal. Loin de moi. Euh, je le traiterai pas d’aucun nom non plus. C’est, mais je peux vous dire que chus, à l’intérieur de moi j’ai une frustration, euh, in-mesurable du geste que ce jeune homme de 18 ans là a commis. Pis c’est drôle parce que aujourd’hui mes enfants sont avec moi. Il y a pas d’école, pis y’étaient dans le bureau quand on a parlé ce matin pis, hein, mon plus p’tit là de huit ans –

Dessureault:      Y posait des questions.

Dupont:                        « Mais comment y’a fait ça? Comment qu’y a fait pour s’en? Pourquoi y’a fait ça? » Tsé, pis c’est, c’est pas de cachette là.

Dessureault:      Ouais.

Dupont:                        Y’a pris une mauvaise –

Dessureault:      Pis qu’est-ce que tu lui as dit en plus? Tu lui as dit : « ’Garde, lui là, il a pas été capable de gérer ses problèmes. Il a pris une mauvaise décision. Il a décidé d’en finir avec sa vie ».

Dupont:                        Pour des petits problèmes. Venez pas me dire qu’à 18 ans là y’a des problèmes majeurs. Josée, pis y’a, pis moé, y’a des messages que j’comprends pas. Pis si on laisse aller ça là, autour. Lui est mort là. Il y a rien à faire pour [F. L.-P.] là. Il y a pus rien à faire, il est mort, il est frette! Mais ceux qui restent là, j’ai ’a chienne moé! Combien y’en a dans gang autour de lui là, qui vont faire pareil? Tellement euh : « Ha! Ta décision man! » Josée, qui –

Morissette:        Ils banalisent trop. Ils banalisent.

Dupont:                        Qu’est-ce, qu’est-ce que t’as trouvé sur Facebook autour du suicide de ce jeune homme?

Morissette:        Ben, c’est un groupe qui a été créé. Il a 329 membres. Puis, euh, bon, ben c’est les amis là qui ont créé le groupe. Pis là y’écrivent entre, il y a tout le temps une description quand tu crées un groupe sur Facebook. « Tu vas nous manquer en maudit », « Jamais je pensais que tu le ferais ». « Faut croire que tu étais vraiment pus capable, mais nous on va jamais t’oublier malgré tout. Soit là pour nous, pour nous guider » et puis, euh, ben, « Malheureusement c’est pas là qu’on te voulait. C’est à nos côtés pour tripper avec nous ». Pis là y’a plein, plein de messages de, de, de p’tites filles de, parce que là le gars y’a 18 ans mais y’a d’l’air d’un d’un flot de 16 ans –

Dupont:                        Y’a l’air d’un flot de 16 ans. C’était, c’est clair.

Morissette:        Y vient probablement juste d’avoir sa majorité là. Pis, euh, tsé, écoute, ça s’encourage les uns les autres pis, euh.

Dupont:                        Pis c’est ça, c’est de voir, de dire que, premièrement y’est clair que ce gars là avait dû lancer des messages, euh, à certains de ses amis parce que, euh, plusieurs écrivent, euh, y’en a un qui écrit là « tabarnac’ », ça commence avec « tabarnac’ » là.

Morissette:        Oui.

Dupont:                        Qu’est-ce que t’as comme autres messages que t’as retenus?

Morissette:        ’Tends peu qu’j’en trouve des plus, euh, ...

Dupont:                        Tsé, pis de voir là, la, la compréhension pis la –

Morissette:        Ben oui.

Dupont:                        – la normal–

Morissette:        « Courage ma belle ». Là tu vois que c’est une fille probablement. Elle écrit : « Encore une fois c’est pire à matin, j’ai mal, je t’aime, mon petit ange. » Pis là y’a l’autre qui lui répond : « Ben, courage ma belle et à vous tous proches de [F.]. C’est normal d’avoir mal, mais comme je vous disais hier, le mal et la peine fera [sic] place aux souvenirs peu à peu puis, tout va passer, pis la peine va s’estomper, pis vous garderez un bon souvenir. » Tsé.

Dupont:                        Est-ce que comme amis là, s’ils l’avaient pas pris dans un coin et dit : « Eille! Come on là! Réveille, allume! »? Que ce soit des problèmes de, je sais pas quelle était la nature de ses problèmes. Allez-vous venir me dire qu’à 18 ans t’as des problèmes d’une importance à t’amener à cette décision là? Eille, eille! Eille!

Dessureault:      Surtout que les messages prouvent qu’y avait beaucoup d’amis là.

Dupont:                        Ben viquité [sic].

Dessureault:      Y semblait pas être tout seul là –

Dupont:                        Il était très entouré –

Dessureault:      – dans vie là.

Dupont:                        Semblait pas mal sur le party par exemple. J’me trompe peut-être là je –

Morissette:        Mais y va y avoir un gros party en son hommage justement là samedi.

Dupont:                        Dans un bar?

Morissette:        Mais tu vois, oui dans un bar. Mais tu vois y’a des filles qui se questionnent là. Tsé, y disent : « Mais c’est quoi qui est arrivé? Y’as-tu quelqu’un qui le sait? ». Euh, « J’aimerais, j’aimerais ça pas rester dans le noir. » Tu vois y’en a qui savent pas pantoute, pantoute ce qui s’est passé là. Aucun signe, rien. C’est triste de voir ça.

Dupont:                        C’est triste de ne, tsé, j’veux pas, pis j’m’en prends pas à lui là. Pas pantoute. J’veux juste que personne d’autre le fasse. Je n’ai qu’un but dans la vie, c’est de rattraper Haïti. Le seul endroit où Haïti nous bat, c’est le taux de suicide qui est zéro là-bas. Alors, rap-, rattrapons ça. Pensez-vous que les Haïtiens de 18 ans ont pas des problèmes? Bon ben, ah, mettez-vous ça dans la tête. Pis ce qui fait très mal également c’est de voir dans le même journal, que [V. B.] ... 27 ans. Vous devriez y voir le sourire. Allez-y dans le Journal de Québec, je sais pas dans Le Soleil si, euh, y’ont les mêmes?

Morissette:        Il est là aussi oui.

Dupont:                        Il est là aussi. [V. B.] à l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec. Ça c’est à l’hôpital Laval. Euh, le 30 mars 2010 à l’âge de 27 ans, il est décédé. Y’était, c’t’un cancer, c’est clair là quand t’es à l’hôpital Laval, ça devait être un cancer virulent à part ça. Vingt-sept ans, détruit. Euh, il laisse dans le deuil sa conjointe entre autres, [S. T.], son frère, ses parents. Donc, euh, lui là, y’a tout fait pour se battre pour vivre.

Morissette:        Oui.

Dupont:                        Pendant ce temps là, l’autre de 18 ans lui, il tire sur la plogue, pis y déconnecte. Vous allez me dire que, mmmmm. Mettez les deux en, peut-être que en mettant les deux en côte à côte là, et [F. L.-P.] et [V. B.], peut-être que la compréhension de ma vision du suicide vous allez l’acquérir davantage et que, je sais pas là, de ce que je comprends le jeune qui s’est suicidé semblait avoir laissé des messages. Eille, vous auriez eu rien qu’à lui botter le cul! Arrêtons de comprendre pis arrêtons d’amadouer pis de flatter là. C’est des coups de pied au cul que ça prend à ceux qui s’effoirent. Je dis pas que lui s’est effoiré là, oubliez-les le lui là. Mais ceux qui ont envie de faire ça aujourd’hui là, c’est un coup de pied au cul que ça leur prend. Y’a pas de problème assez majeur pour que tu t’enlèves la vie si ce n’est que la vie qui veut s’en aller par elle-même. T’as une maladie incurable, t’es fini, t’as décidé de pas souffrir, je peux peut-être comprendre. En dehors de ça, il y en a aucun autre problème qui peut te donner la permission, euh, d’agir de cette façon là. Aucun! Mais lui, à 18 ans prend cette décision là? Phfft, pas fort. Il est précisément 13 heures, 12 minutes. Dess, les nouvelles.

[Dessureault se met à lire les nouvelles.]

Dupont:                        Eille, attends un p’tit peu je veux t’arrêter là.

Dessureault:      Quoi?

Dupont:                        Je reçois, on reçoit un message, euh, de ce qui me semble être un ami ou même un parent de la famille concernant le décès de, euh, [V. B.] qui est dans le journal, dans les journaux d’aujourd’hui, décédé à l’âge de 27 ans. Euh : « Effectivement [V.] est décédé d’un cancer. Toute sa vie il s’est battu contre cette estie de maladie, mais malheureusement c’est un combat perdu d’avance. Tout a commencé vers l’âge de quatre ou cinq ans. Il a été diagnostiqué d’un cancer des ganglions. Traitement jusqu’à environ sept ans. Il a été en rémission jusqu’à l’an passé. » Pensez-vous de sept ans à 26 ans à peu près, il a été en rémission. « Plus aucune trace, mais malheureusement, euh, a frappé l’an dernier quand le cancer est réapparu et s’est attaqué aux poumons. Ils lui ont enlevé une partie du poumon, mais en vain. Il était trop tard. L’automne dernier, les métastases ont fait leur apparition partout dans son corps et cerveau. On savait que la fin s’approchait. Dans les dernières semaines, il était paralysé de la taille aux pieds. Sonde urinaire, vue faiblissante, [V.] a été un guerrier et une source d’inspiration. Lui, euh, lui a jamais passé, n’a jamais pensé au suicide, au contraire, profité de la vie. » Eille! As-tu pensé là? Pensez à ça deux minutes. Il a 27 ans, il est paralysé de la taille. Sa vie est finie. Euh, il y a sa vue qui faiblit et jamais, même au contraire me dit-on, euh, avoir, euh, pensé au suicide.

Dessureault:      À partir de quatre, cinq ans. Y s’est battu, ça veut dire jusqu’à quoi? Il disait à l’an passé, ou jusqu’à pratiquement –

Morissette:        Il était en rémission.

Dessureault:      – 26 ans pis là, pus de cancer du tout pis après ça, ça l’a repognné là. Tout d’un coup, il est mort.

Dupont:                        Mm hm. Tabarnac’. Ouais. Mettez-ça en lien là. Prenez ce texte là pis mettez ça en lien avec, euh, avec le p’tit gars de 18 ans qu’on veut idolâtrer. J’m’en prends pas à lui là. Je l’répète, pis venez pas m’écœurer avec ça là.

Morissette:        J’en trouve pas de groupe Facebook là sur [V. B.].

Dupont:                        Non.

Morissette:        J’ai regardé là. J’ai fait ça vite là, mais imagine.

Dupont:                        Ouais mais les gens qui l’ont amené ça, il y a peut-être une question de, là-dans de gang et tout, tsé? À 18 ans là.

Morissette:        Mais c’est pas un reproche là!

Dupont:                        Non.

Morissette:        Tu comprends? C’est pas un reproche là, mais … pauvre p’tit.

Dupont:                        C’est de la marde Facebook ça, hein? Beau ramassis d’marde comme y dit, euh… [il soupire]. Enyaye donc, fait la donc ta nouvelle, on va faire une pause.

Le CCNR a été saisi de 25 plaintes au sujet de cette émission, mais une seule personne a fait une Demande de décision. Dans sa plainte initiale du 2 avril elle a simplement dit que les animateurs avaient traité son copin « d’une manière dégueulasse. Oui, il s’est suicidé, mais Dupont et son équipe n’étaient pas obligés de le dénigrer et encore moins de mettre la faute sur le dos de ses amis. »

La réponse faite par le radiodiffuseur (le 15 avril) à cette plainte contenait des commentaires semblables quant à la position prise par M. Dupont en tant que « grand défenseur de la vie [qui] se bat quotidiennement contre le suicide », au fait que M. Dupont était déçu que ses propos avaient été mal interprétés et au rôle des médias pour ce qui est de sensibiliser le public à la tragédie qu’est le suicide. En ce qui concerne spécifiquement l’émission du 1er avril, la station a dit ce qui suit dans sa lettre :

Dans l’extrait, monsieur Dupont a mentionné son désarroi, sa frustration incommensurable face à ce geste. Monsieur Dupont a ajouté que sur FaceBook [sic], on pouvait y lire plusieurs messages de ses amis tels : « ... je ne pensais jamais que tu le feras... [sic] » « ...j’ai la chienne... » etc. ... il a alors ajouté « ...qu’il a dû lancer des messages à ses amis... ». Monsieur Dupont désire « ...que les jeunes se réveillent... » et « ...qu’il n’y a pas de problème assez majeur pour t’enlever la vie... ». Monsieur Dupont désire que les gens qui lancent des cris d’appels soient entendus.

Une personne qui reçoit ce genre de message devrait aller chercher de l’aide et non pas garder le silence. Il faut agir, il faut faire tout ce que l’on peut pour sauver son parent, son ami, une vie.

La plaignante a présenté sa Demande de décision le même jour, et a avancé l’argument suivant :

D'après leur réponse, on dirait qu'ils n'ont pas écouté l'émission. Je sais que le suicide est un sujet alarmant et qu'il ne faut pas le cacher et que NON les gens ne devraient pas faire cela. Mais les propos de Dupont ne concernaient pas seulement le suicide en général. Il parlait particulièrement de [F. L.-P.], parlait de lui comme si il [sic] était un cave. Et en plus, il a quasiment accusé ses amis d'être les responsables de sa mort! Comment il peut savoir lui Dupont si ses amis ont fait de leur mieux pour l'aider?? Ce n'est pas qu'il ait parlé du sujet du suicide qui me dérange. C'est qu'il parle de LUI et s'y attaque ainsi qu'à tous ses amis. C'est inacceptable. Même pas une semaine après le décès, Monsieur en parle. Et même s'il l'avait fait plusieurs fois après, ça l'aurait [sic] été autant inapproprié.

CHOI-FM a également fourni au CCNR l’enregistrement de deux autres émissions dans lesquelles des auditeurs ont téléphoné à Stéphane Dupont pour le remercier des les avoir convaincus, grâce à ses commentaires généraux sur le suicide et les personnes ayant des intentions suicidaires, de ne pas se donner la mort (la transcription intégrale des séquences pertinentes se trouve à l’Annexe A).

 

LA DÉcision

Le Comité régional du Québec a étudié les plaintes à la lumière des articles suivants du Code de déontologie (journalistique) de l’Association canadienne des directeurs de l’information radio-télévision (ACDIRT – L’Association canadienne des journalistes électroniques) et du Code de déontologie de l’Association canadienne des radiodiffuseurs (ACR) :

Code de déontologie (journalistique) de l’ACDIRT, article 4 – Vie privée

Les journalistes de la radio et de la télévision respecteront la dignité, la vie privée et le bien-être des personnes avec qui ils traitent; ils mettront tout en œuvre pour s’assurer de manière raisonnable que la collecte d’information et sa diffusion ne constituent en aucune façon une violation de la vie privée à moins que ce ne soit nécessaire dans l’intérêt public. Les enregistrements audio ou vidéo faits à l’insu des personnes interrogées ne devraient être utilisés que pour assurer la crédibilité ou l’exactitude de l’information qui soit dans l’intérêt public de diffuser.

Code de déontologie de l’ACR, article 6 – Présentation complète, juste et appropriée

C’est un fait reconnu que la tâche première et fondamentale de chaque radiotélédiffuseur est de présenter des nouvelles, des points de vue, des commentaires ou des textes éditoriaux d’une manière complète, juste et appropriée. Ce principe s’applique à toute la programmation de la radio et de la télévision, qu’il s’agisse des nouvelles, des affaires publiques, d’un magazine, d’une émission-débat, d’une émission téléphonique, d’entrevues ou d’autres formules de radiotélévision dans lesquelles des nouvelles, des points de vue, des commentaires ou des éditoriaux peuvent être exprimés par les employés du radiotélédiffuseur, leurs invités ou leurs interlocuteurs.

Code de déontologie de l’ACR, article 9 – Radiodiffusion

Reconnaissant que la radio est un média local et qu’il reflète par conséquent les normes de la collectivité desservie, les émissions diffusées aux ondes d’une station de radio locale doivent tenir compte de l’accès généralement reconnu à la programmation qui est disponible sur le marché, de la répartition démographique de l’auditoire de la station et de la formule empruntée par la station. Dans ce contexte, les radiodiffuseurs prendront un soin particulier de veiller à ce que les émissions diffusées à l’antenne de leurs stations ne comprennent pas :

[...]

c)         du langage qui est indûment grossier et injurieux.

Les membres du Comité décideur ont lu toute la correspondance afférente et ont écouté les émissions en cause. Le Comité conclut avec unanimité que le radiodiffuseur a enfreint l’alinéa 9 c) du Code de déontologie de l’ACR et qu’il n’a pas enfreint l’article 4 du Code de déontologie (journalistique) de l’ACDIRT. La majorité conclut également que le radiodiffuseur n’a pas enfreint l’article 6 du Code de déontologie de l’ACR. Deux membres du Comité avaient une opinion dissidente et auraient trouvé que le radiodiffuseur a enfreint l’article 6.

 

La discussion du suicide sur les ondes : la préoccupation de l’animateur

Il y a des sujets dont la discussion sur les ondes pose des problèmes. Dans bon nombre de ces cas, les difficultés tiennent à la réaction probable de la part de l’auditoire, qui peut avoir une aversion pour, mettons, la violence, le contenu à caractère sexuel, la nudité, ou le langage grossier. Bien que la discussion du suicide puisse en soi poser des problèmes pour certains auditeurs, le sujet soulève une préoccupation encore plus prononcée. L’Association des psychiatres du Canada (APC) considère que « D’abondantes données probantes démontrent que la couverture médiatique du suicide exerce un effet d’entraînement sur les adolescents et les jeunes adultes de moins de 24 ans. » Par conséquent, l’APC, l’Organisation mondiale de la Santé, la Fédération internationale des journalistes, les associations internationale, canadienne et américaine pour la prévention du suicide et d’autres organismes ont publié des lignes directrices sur la couverture médiatique du suicide. Deux de leurs nombreuses recommandations sont tout particulièrement dignes d’attention. Une d’elles préconise d’éviter de rapporter des renseignements précis qui pourraient donner lieu à des tentatives imitées. L’autre, qui se rapporte davantage à la présente affaire, est d’éviter d’exalter, de glorifier ou de simplifier les raisons qui ont motivé le suicide.

L’animateur principal de Dupont le midi, Stéphane Dupont, était fermement en faveur de cette recommandation-là. Comme il a dit le 27 octobre, lorsqu’il parlait d’un ami qui s’est suicidé :

J’vous l’ai dit ça m’est arrivé une fois dans ma vie. Où un gars que j’côtoyais s’est enlevé la vie – […]  J’sus même pas allé aux funérailles. J’suis pas allé, d’la marde! Tu m’as pas respecté. T’as, t’as pris une mauvaise décision. […] Tsé, arrêtez-moi avec la maladie psychologique là. Oui qu’un gars qui s’sépare pis qui prenne ça dur, j’vais comprendre. Ils prennent ça dur des fois les cocus entre autres vous l’savez dans plein d’affaires on en parle. J’parle pas de lui, je le connaissais pas moé. J’le connaissais pas du tout. Mais on vas-tu arrêter de glorifier le suicide pis dire « Ha, il vivait de gros problèmes, c’était dif-, il était incompris, c’était pas facile ». Oui! Ç-, la vie est jamais facile. J’pas suicidaire pas pour une maudite cenne. J’peux pas vous dire que c’est facile. C’est jamais facile. J’ai du fun là. Je, j’pas, mais il y a des boutes qui sont plus tough. Vous n’avez eu vous aussi des gens autour de vous que ça été plus tough. Sont passés à travers. Pourquoi lui faudrait le glorifier parce qui s’est tué?

Outre ses déclarations plus crasses sur sa réaction aux suicides, M. Dupont a ajouté l’observation suivante au sujet du suicide comme tel :

Le suicide, c’est un geste de lâche. Je, je ne peux pas appliquer ça à cent pour cent des suicides. Mais si vous demandiez ça aux enfants de gars, parce que ça frappe les gars, c’est un geste de lâche. Je vous le dis.

C’est un message qu’il a répété dans l’épisode de Dupont le midi le lendemain, lorsqu’il a dit :

Hier on disait que le suicide était peut-être un air, heu, un acte lâche, qu’il fallait arrêter d’honorer et de, parce qu’on a glorifié longtemps au Québec. Je m’excuse là, mais ceux qui sont pas d’accord avec ça, heum, assoyez-vous et prenez le temps d’y réfléchir à nouveau. Au Québec on a glorifié le suicide.

Revenant sur l’épisode du 27, M. Dupont a ensuite discuté du directeur adjoint d’école secondaire qu’il avait déjà identifié. Le Comité note que ses propos étaient positifs :

Y’avait des enfants qui pleuraient, il avait été prof le gars. Tout le monde l’aimait. OK? Vraiment là. On me dit de lui « un maudit bon gars ». Eille, dans, quarante ans! Tabarne. Quarante ans! Tout le monde l’aimait. Là les, les élèves étaient secoués, ils pleuraient […]

M. Dupont et ses collègues ont ensuite discuté des aspects négatifs du suicide et ont ajouté que, même ceux qui se suicident en pensant que l’indemnité que l’assurance versera aidera beaucoup leurs familles, ont tort. Comme l’ont déclaré les animateurs, les enfants auront peut-être besoin de l’argent, « mais ils ont besoin d’un père aussi. » Il a terminé l’épisode du 27 en résumant sa perspective sur le suicide et en faisant la distinction entre le geste et le directeur adjoint d’école secondaire qui s’était tué :

J’veux pas qu’on diminue ce gars là qui s’est enlevé la vie. Il a fait un mauvais choix. Il a pris un mauvais geste. Il a, il a eu une mauvaise idée. Point final. Allez tout simplement pas mettre en valeur son geste. Mettez en valeur le gars, j’ai pas de problème moi. Mais pas son geste.

De l’avis de la majorité du Comité, c’était là le message qui revenait constamment dans les épisodes mis en cause de Dupont le midi. L’animateur a dénigré le suicide comme solution à quoi que ce soit. Il a insisté pour ne pas le glorifier ou le louanger comme remède aux problèmes de la vie. Il a systématiquement qualifié le suicide d’un geste de lâcheté.

Cela dit, la majorité du Comité considère que le fait d’identifier les deux personnes ne les a pas dénigrées en tant que personnes. L’animateur et ses collègues ont pris le soin d’établir la distinction entre les personnes et leur décision de se suicider. Bien entendu, le Comité ressent une énorme sympathie envers la famille et les amis de ces deux personnes et il comprend la tristesse et le chagrin qu’ils ont éprouvés pour avoir perdu leurs proches.

La décision sur la première plainte

Quoi qu’il en soit, la majorité du Comité ne peut pas en arriver à la même conclusion que la plaignante après avoir soigneusement fait une analyse mot par mot de la première plainte. Le Comité comprend la détresse qu’elle a ressentie lorsqu’elle a entendu la discussion à la radio sur le suicide récent de son frère et il abordera la question de l’atteinte à la vie privée dans la prochaine section de la présente décision, mais il n’a jamais été dit par les animateurs au cours de l’émission, par exemple, « que [G.] était un lâche », comme l’allègue sa sœur.

Le Comité comprend aussi très bien qu’étant donné l’expérience qu’elle et sa famille venaient de subir, elle ne voulait pas entendre un point de vue rébarbatif du suicide comme tel. Néanmoins, le radiodiffuseur avait entièrement le droit d’aborder cet important problème social sur les ondes. Et, l’animateur avait entièrement le droit d’exprimer son opposition au suicide sur les ondes. La majorité du Comité ne convient pas que l’émission a fait preuve d’un « manque de respect absolu de [son] frère décédé ». Il y avait certes un « manque de respect » pour le suicide, mais de l’avis de la majorité, le radiodiffuseur a pris le soin d’établir une certaine distance entre le geste et l’homme, comme nous le citons ci-dessus : « Mettez en valeur le gars, j’ai pas de problème moi. Mais pas son geste. »

Même si M. Dupont a fréquemment qualifié le suicide d’un geste de lâcheté (« Le suicide, c’est un geste de lâche »), rien ne l’empêche de le faire. Il a le droit d’avoir cette opinion. Il a le droit de s’exprimer fermement contre le suicide comme solution aux problèmes de la vie. Et, il a le droit de diffuser ce point de vue sur les ondes. Rien ne l’empêche non plus de le faire à cause de la douleur que cela pourrait causer aux familles dont les proches ont opté, récemment ou il y a longtemps, pour le suicide pour leurs propres raisons.

La première plaignante, une parente du défunt, a avancé que « Ceci aurait pu être une opportunité pour sensibiliser les auditeurs de cette station de radio au suicide, informer les gens de ce qu’on peut véritablement faire afin de tenter de le prévenir, et surtout où aller chercher de l’aide à Québec. » Elle avait raison, bien entendu. La station aurait pu opter pour emprunter cette voie et il ne fait aucun doute que cela aurait été utile pour les auditeurs, mais ce n’est pas l’histoire qu’elle a choisi de présenter. Cela n’est pas, d’après les constatations du Comité, le style de l’émission radiophonique dont il est question. Et, il est permis aux radiodiffuseurs de faire eux-mêmes ce genre de choix. À condition de ne pas contrevenir aux normes en le faisant, les radiodiffuseurs peuvent adopter une approche envers leurs émissions et les sujets abordés sans craindre la contradiction. Ils connaissent leur marché et leur auditoire. Ils sont libres de leur plaire comme ils veulent, pourvu qu’ils n’enfreignent aucune norme codifiée.

La majorité du Comité considère que les épisodes mis en cause de Dupont le midi ont abordé un sujet délicat de manière équitable et appropriée. Comme bien des émissions radiophoniques qui adoptent ce style, elles se présentent comme faisant autorité et étant averties, fondées sur des principes et exactes. C’est leur droit. Après tout, personne n’est forcé à les écouter. Même s’il est vrai que les animateurs ont mentionné le nom du défunt, ils ont, de façon prudente et appropriée, évité de le critiquer personnellement et directement. La majorité du Comité considère que la station n’a pas enfreint l’article 6 du Code de déontologie de l’ACR pendant les émissions du 27 ou du 28 octobre.

La décision sur la deuxième plainte

La deuxième plainte se rapportait à la diffusion, environ 17 mois plus tard, du nom d’un jeune homme de 18 ans qui s’était suicidé et de certains détails à son sujet. La seule plaignante ayant présenté une Demande de décision s’est plainte que le suicide avait été traité « d’une manière dégueulasse. Oui, il s’est suicidé, mais M. Dupont et son équipe n’étaient pas obligés de le dénigrer et encore moins de mettre la faute sur le dos de ses amis. » Et puis, dans sa Demande de décision, elle a répété cette observation substantielle en disant que M. Dupont « parlait de lui comme si il [sic] était un cave. » Ici aussi, la majorité du Comité ne trouve pas que le radiodiffuseur ait traité le thème du suicide différemment qu’avant. M. Dupont n’avait toujours aucune sympathie pour le suicide en tant que solution acceptable aux problèmes qu’apporte la vie. C’était inacceptable dans le cas des adultes, et, à tout le moins, M. Dupont était encore moins en mesure de comprendre le suicide compte tenu du jeune âge de la personne. Comme il a dit, « Pour des petits problèmes. Venez pas me dire qu’à 18 ans là y’a des problèmes majeurs. » Le Comité est également conscient des observations de la plaignante selon lesquelles M. Dupont « a quasiment accusé ses amis d'être les responsables de sa mort! Comment il peut savoir lui Dupont si ses amis ont fait de leur mieux pour l'aider?? » Le Comité ne prend aucune position quant à l’accusation portée par la plaignante, mais il conclut que l’animateur avait le droit d’épouser un tel point de vue.

Le temps consacré à ce sujet dans l’émission du 1er avril était plutôt plus court et on y présentait moins de diatribe contre le suicide en général. La majorité du Comité trouve qu’aucun aspect de cet épisode n’a enfreint l’article 6 du Code de déontologie de l’ACR.

 

Opinion dissidente de A. H. Caron et M.-A. Raulet

Nous ne partageons pas l’opinion de la majorité. Nous conclurions que la station a effectivement violé l’article 6 du Code de déontologie de l’ACR pour avoir diffusé les commentaires que M. Dupont a faits sur le suicide des deux hommes. Bien que nous convienions que M. Dupont avait entièrement le droit de diffuser son point de vue sur le suicide en général et de soutenir fermement que les personnes suicidaires ont besoin de « coups de pied au cul » plutôt que d’un « coup de main », nous sommes d’avis qu’il est allé trop loin. Il n’a pas simplement présenté les cas du directeur adjoint d’école secondaire et du jeune homme âgé de 18 ans comme « points de départ » permettant d’amorcer son discours plus large sur le sujet du suicide. Il a centré, plutôt, la majorité de ses commentaires sur les circonstances spécifiques de ces deux cas. Dans un sens plus abstrait, plutôt que de passer du domaine des commentaires spécifiques à des commentaires généraux, il a avancé ses arguments en passant du domaine général au domaine spécifique. Par exemple, le coanimateur de M. Dupont, M. Landry, a révélé que le suicide du directeur adjoint se rapportait à sa « peine d’amour » (nous nous préoccupons du fait que ce détail-là ne figurait pas sur le site Web de l’école et qu’il ne peut donc pas être tenu pour de l’information que le public peut consulter), déclaration à laquelle M. Dupont a répondu « Uniquement? ». M. Dupont dépersonnalise davantage l’importance de cette tristesse en insistant à maintes reprises qu’un homme qui vit l’effondrement de sa vie de couple, peut, de toute façon, facilement trouver une autre femme avec des enfants :

Mais le gars qui dit « Ouin, mais mes enfants ils vont avoir un autre père, moi j’servirai pus à rien. » Ben, sers pus à rien. Mais toé t’as une vie! Toé, trouve-toi s’en une pitoune. Mais c’est sûr que les pitounes qui ont le feu au cul dans les bars par exemple, ils ont pas mal toutes des gamins. OK?  Ben là tu vas en ramasser, tu vas te ramasser avec des enfants. Déjà t’as, les couches sont passées, ils font leur nuit, et-. Y’en a pus de problème. Sauf que se suicider c’est un geste de lâche.

En ce qui concerne l’homme âgé de 18 ans, M. Dupont a insisté que ce jeune homme s’était tué « pour des petits problèmes. Venez pas me dire qu’à 18 ans là y’a des problèmes majeurs. »

Dans les deux cas, M. Dupont a fait preuve de beaucoup de dédain envers les raisons pour lesquelles ces deux personnes spécifiques et nommées ont été atteintes de détresse psychologique et ont eu recours au suicide. À l’image de l’attitude fondamentale de Stéphane Dupont, la douleur de ces hommes a été simplifiée et banalisée dans l’émission. Et, après tout, M. Dupont ne faisait pas plus que suggérer ses solutions autant simples et banales pour des problèmes de la vie que bien des gens estimeraient difficiles. En outre, nous sommes troublés par le fait qu’il ait passé ces commentaires très peu de temps après les décès, ce qui risquait d’exacerber, sans tenir compte des sensibilités, la peine des amis et de la famille de chacun des hommes décédés. Nous considèrons que cela est semblable aux observations dissidentes faites par deux membres du Comité régional des Prairies dans CJKR-FM concernant une parodie diffusée dans le cadre d’une émission matinale (Osborne 24) (Décision du CCNR 03/04-0393, rendue le 1er novembre 2004). Dans ce cas-là, l’animateur d’une émission matinale a fait une blague au sujet d’un décès plutôt curieux; le corps d’un jeune homme avait été trouvé dans le mur d’un bar. La majorité du Comité a conclu que la blague n’a pas enfreint l’article 6, mais deux membres du Comité n’étaient pas d’accord pour les motifs suivants :

[L]a blague avait un caractère local (et il était donc plus probable qu’elle ait une incidence sur les personnes dans la zone de diffusion), moderne et frais. Étant donné que le décès avait eu lieu peu de temps avant, il est probable que cela soit davantage écorchant que s’il s’agissait d’un événement qui avait eu lieu bien des années auparavant et dont le public n’était plus conscient. Étant donné le moment et le territoire associés au décès à Osborne Village, les membres dissidents du Comité considèrent que se moquer de la mort certainement prolongée, frustrante et pénible du jeune homme constituerait un manquement à l’obligation du radiodiffuseur de veiller à la « présentation juste et appropriée des […] commentaires. »

En fin de compte, nous irions jusqu’à dire qu’il était inapproprié et même susceptible d’être dangereux que M. Dupont exprime son opinion indifférente et méprisante d’une grave souffrance morale, surtout puisqu’il n’est pas un expert en psychologie ou en prévention du suicide. Cela se montre encore plus vrai lorsqu’il le faisait en divulguant de l’information privée qui n’avait pas été révélée publiquement ailleurs. Les animateurs et les radiodiffuseurs doivent toujours avoir à l’esprit que leur accès aux ondes est un privilège et aussi leurs responsabilités envers leur auditoire lorsque la discussion porte sur des sujets sensibles, surtout lorsque ces sujets se rapportent à de vraies personnes vivant dans la zone d’écoute locale. Nous considèrons que les commentaires sur le suicide n’étaient ni justes ni appropriés en vertu de l’article 6 du Code de déontologie de l’ACR.

 

Atteinte à la vie privée : les enjeux

Le but primordial de l’article 4 du Code de déontologie (journalistique) de l’ACDIRT est de « s’assurer de manière raisonnable que la collecte d’information et sa diffusion ne constituent en aucune façon une violation de la vie privée à moins que ce ne soit nécessaire dans l’intérêt public. » Dans CFTO-TV (CTV de Toronto) concernant un reportage diffusé dans le cadre de CTV News (suspects terroristes) (Décision du CCNR 05/06-1641, rendue le 9 janvier 2007), le Comité régional de l’Ontario a défini la conception fondamentale des circonstances dans lesquelles un radiodiffuseur peut avoir le droit de porter atteinte à la vie privée d’une personne :

C’est dire qu’il faut satisfaire à deux critères, notamment la nécessité de l’information, d’une part, et l’intérêt public qui est servi en la divulguant, d’autre part. En ce qui concerne le deuxième critère, l’intérêt du public doit être sérieux, pas simplement lascif. Le commérage, par exemple, ne justifierait pas une atteinte à la vie privée (dans le cas de personnes qui ne sont pas en vue). Autrement dit, même si le public peut « s’intéresser » aux renseignements à caractère privé, le Code de l’ACDIRT exige que cet intérêt soit raisonnable.

Soulignons également que le CCNR a élargi l’esprit de l’article 4 pour englober les émissions qui n’ont pas à vrai dire un caractère journalistique. Dans une décision rendue par ce Comité, et qui n’a pas d’autre rapport avec la présente affaire, notamment CFTM-TV (TVA) concernant l’émission Tôt ou Tard (Décision 00/01-1080 du CCNR, rendue le 5 avril 2002), le Comité a établi le principe général selon lequel le « respect du droit à la vie privée n'entre pas en considération dans le cas de personnes faisant l'objet d'un genre de reportage qui n'est pas à strictement parler du domaine journalistique. » Ce principe se prolonge à la présente plainte.

En ce qui concerne la source du nom, dans les émissions mises en cause, des deux personnes qui se sont suicidées, soit une source par l’intermédiaire d’un site Web et l’autre par l’intermédiaire de Facebook, la règle applicable est la même au sens large. Cette règle dispose que l’information qui est déjà publique ne sera généralement pas protégée par l’article 4, pourvu qu’elle soit digne d’être signalée dans les nouvelles et qu’elle soit donc dans l’intérêt public. De l’avis du Comité, l’information qui a été rendue publique sur Internet – et à laquelle n’importe qui doté d’un ordinateur peut accéder – n’est plus de l’information privée; elle est devenue publique. (Étant donné que la présente décision ne traite aucunement du droit d’auteur se rapportant au contenu accessible sur Internet, elle ne doit pas être tenue pour une décision qui englobe des aspects autres que l’identification des personnes dont il est question.) Pour ce qui est de l’information digne d’être signalée dans les nouvelles et de l’intérêt public, le Comité est d’avis qu’il faut accorder une marge de manœuvre considérable, mais non illimitée, à la liberté d’expression. Le but visé en publiant l’information ne doit pas être le commérage, et il ne doit pas non plus être lascif ou gratuitement injurieux. Cela dit, les reportages sur les crimes, les catastrophes, les actions en justice, certaines naissances, mariages ou décès, les incidents inhabituels, même les accidents de voiture, et ainsi de suite, feront partie de la catégorie de sujets qui sont dignes d’être signalés dans les nouvelles et qui sont, par conséquent, dans l’intérêt public. Le Comité considère qu’en général les suicides seront classés dans cette catégorie.

Dans le premier cas, le décès du directeur adjoint d’une école secondaire à Québec avait été rendu public sur Internet et par l’école elle-même. Bien que le Comité sache qu’il aurait été possible de diffuser toute l’émission du 27 octobre sans mentionner le nom du défunt, on avait déjà donné écho à la nouvelle et, comme nous l’indiquons plus haut, elle n’avait plus le droit d’être protégée. En outre, le Comité considère que la radiodiffusion d’une affaire comme un suicide la rendait, toujours tel qu’indiqué plus haut, digne d’être signalée dans les nouvelles et dans l’intérêt public.

Pour des raisons semblables, le Comité estime que le fait d’identifier l’homme âgé de 18 ans, conjugué au fait que le radiodiffuseur a établi son suicide d’après la notice nécrologique dans le Journal de Québec et les renseignements affichés sur Facebook, signifie que la norme sur la vie privée du Code de déontologie (journalistique) de l’ACDIRT ne s’appliquait plus au nom du jeune homme. La publication des noms étant permise dans ces cas-ci, le radiodiffuseur avait le droit, de la même manière que les autres organes de la presse électronique et écrite, de tenter d’obtenir des renseignements supplémentaires en vue de les rendre publics, et c’est effectivement ce qu’il a fait. Bien que le Comité comprenne le surcroît de chagrin et de tristesse qui résulte de ce genre de publicité non voulue, le Code de déontologie (journalistique) de l’ACDIRT ne prévoit aucune protection contre une telle atteinte à la vie privée. Le Comité ne trouve pas que les émissions mises en cause ont résulté en une violation de l’article 4 du Code.

 

Le langage grossier

Le Comité n’a pas grand-chose à ajouter à ses nombreuses décisions précédentes sur l’utilisation de mots comme « chrisse » et « chrissé » pendant des moments de la journée auxquels les enfants peuvent écouter la radio. Il a été établi que ces deux mots (et d’autres jurons à caractère religieux semblables) font partie de la catégorie du langage grossier ou injurieux visée par l’alinéa 9 c) du Code de déontologie de l’ACR. Consulter, p. ex.CJMF-FM concernant un commentaire diffusé dans le cadre de Bouchard en parle (Décision du CCNR 05/06-0326, rendue le 3 février 2006), CKRB-FM concernant Prends ça cool ... et Deux gars le midi (Décision du CCNR 08/09-0689 et -1228, rendue le 11 août 2009), CKAC-AM concernant un épisode de Doc Mailloux (Argent) (Décision du CCNR 05/06-1379, rendue le 11 décembre 2006) et CKAC-AM concernant Doc Mailloux (six épisodes) (Décision du CCNR 06/07-0168 et -0266, rendue le 23 août 2007), et aussi les décisions rendues par ce Comité ce même jour, CHOI-FM concernant Dupont le midi (organismes communautaires) (Décision du CCNR 08/09-1506, rendue le 23 septembre 2010) et CHOI-FM concernant Dupont le midi (Haïti) (Décision du CCNR 09/10-0854, rendue le 23 septembre 2010). L’emploi de ces termes dans la présente affaire constitue une violation de l’alinéa 9 c) du Code de déontologie de l’ACR.

 

Réceptivité du radiodiffuseur

Dans toutes les décisions rendues par le CCNR, ses comités évaluent la mesure dans laquelle le radiodiffuseur s’est montré réceptif envers le plaignant. Dans la présente affaire, le Comité trouve que la réponse du président et chef de la direction du radiodiffuseur était bien réfléchie, franche et faisait preuve de sympathie. Il a dit dans sa lettre qu’il avait remis la plainte à l’animateur Stéphane Dupont et que ce dernier a réagi avec choc. Il a communiqué combien l’animateur et la station tiennent à cœur la question de la prévention du suicide. Il a même fourni au CCNR deux autres enregistrements d’épisodes de Dupont le midi dans lesquels des interlocuteurs songeant au suicide avaient parlé de leurs intentions avec l’animateur. Tout le contenu du dossier démontre un niveau particulièrement élevé de collaboration de la part du président et directeur général de CHOI-FM. Le Comité considère que CHOI-FM est allée au-delà de son obligation en tant que membre dans ce cas-ci.

 

L’Annonce de la dÉcision

CHOI-FM est tenue 1) d’annoncer la présente décision selon les conditions suivantes : une fois pendant les heures de grande écoute dans un délai de trois jours suivant la publication de la présente décision et une autre fois dans les sept jours suivant la publication de la présente décision dans le créneau dans lequel elle a diffusé Dupont le midi, mais pasle même jour que la première annonce obligatoire; 2) de fournir, dans les quatorze jours suivant les diffusions des deux annonces, une confirmation écrite de cette diffusion aux plaignantes qui ont chacune présenté une Demande de décision; et 3) d’envoyer au même moment au CCNR copie de cette confirmation accompagnée du fichier-témoin attestant les diffusions des deux annonces.

Le Conseil canadien des normes de la radiotélévision a jugé que CHOI-FM a violé le Code de déontologie de l’Association canadienne des radiodiffuseurs à l’occasion de la diffusion de l’émission Dupont le midi le 27 octobre 2008 et le 1er avril 2010. Le CCNR a décidé que l’emploi de jurons à caractère religieux pendant les heures de la journée où les enfants peuvent écouter l’émission a violé l’alinéa 9 c) du Code de déontologie de l’ACR.

 

La présente décision devient un document public dès sa publication par le Conseil canadien des normes de la radiotélévision.