Les faits
L’émission d’affaires publiques Canada Live est diffusée par le réseau de nouvelles et d’information SUN News. Son animatrice, Krista Erickson, y présente des débats et des discussions sur diverses questions politiques et sur l’actualité. Pendant l’épisode du 1er juin 2011, Mme Erickson a interviewé Margie Gillis, une artiste de la danse interprétative, au sujet du financement public des arts (la transcription de l’entrevue se trouve à l’annexe A, en anglais seulement). En guise d’introduction, Mme Erickson a dit [traduction] « Attachez vos ceintures mes amis, et préparez-vous pour une émission du tonnerre. » Elle a présenté Mme Gillis en mettant en lumière certaines des réalisations de cette danseuse qu’elle a qualifiée de [traductions] « trésor national » et « d’artiste emblématique de la danse interprétative ». On voyait ensuite à l’écran les montants d’argent qui avaient été remis, sous forme de subventions administrées par le gouvernement, à Mme Gillis et à sa fondation de danse depuis 1998. Mise au défi par Mme Erickson d’expliquer pourquoi les contribuables devraient aider à la financer ainsi que sa fondation, Margie Gillis a fait valoir qu’elle effectue, de concert avec sa fondation, des recherches sur des questions relatives à la créativité qui [traduction] « ont de la valeur pour l’âme » et la collectivité, et a ensuite mentionné certaines de ses réussites à l’échelle nationale et internationale. Elle a enchaîné en disant qu’il s’agissait peut-être de chiffres erronés et qu’en réalité les montants avaient été accordés sur une période de temps plus longue. Mme Gillis a de plus fait remarquer que le domaine des arts a besoin de subventions gouvernementales parce qu’il serait très souvent déficitaire sans cet apport. Elle a également fait valoir que les artistes étaient doués pour maximiser les retombées de sommes même modestes. Mme Erickson a exprimé sa position contre le financement public des arts avec vigueur, et parfois les voix des deux femmes se chevauchaient lors de cet entretien. Imitant la gestuelle de la danseuse en agitant ses bras, elle a fait remarquer à Mme Gillis que le style d’art de cette dernière n’est pas vraiment à son goût. À un moment donné pendant l’entrevue, Mme Gillis a dit que les artistes font des sacrifices dans l’intérêt de leur art. L’animatrice a alors passé un clip dans lequel la danseuse disait qu’elle n’estimait plus vivre dans une société compatissante, sur quoi Mme Erickson lui a demandé si elle était d’avis que le Canada n’avait pas fait preuve de suffisamment de compassion en lui remettant d’importantes subventions gouvernementales et en déployant des troupes pour combattre, et même donner leur vie, en Afghanistan. Mme Gillis a affirmé que son commentaire ne se rapportait pas du tout à la compassion ou à l’ultime sacrifice des soldats canadiens.
Juste avant la pause publicitaire, Mme Erickson a demandé à Mme Gillis si elle voulait bien continuer la discussion en ondes, ce qu’elle a accepté de faire. À la reprise de l’émission, Margie Gillis a eu l’occasion de donner des précisions sur les recherches que sa fondation effectue sur la danse dans le domaine du règlement des conflits, cependant l’animatrice a continué à remettre en question les deniers publics dont bénéficie Mme Gillis. À la fin de cette entrevue d’un peu plus de 21 minutes, Mme Erickson a remercié Mme Gillis d’avoir pris le temps de participer à l’émission et lui a dit [traduction] « Nous vous en félicitons ».
Les 6 676 plaintes reçues par le CCNR au sujet de cette émission sont attribuables en grande partie à une campagne organisée sur le réseau social Facebook par des personnes qui étaient d’avis que la façon dont Mme Gillis et les arts avaient été traités était injuste. Certains plaignants ont également mentionné que les montants d’argent présentés par Sun News étaient peu fiables. Vu le grand nombre de plaintes, le CCNR n’a permis qu’à un nombre restreint de plaignants de présenter une Demande de décision et six d’entre eux s’en sont prévalus. (Toute la correspondance se rapportant à leurs dossiers se trouve à l’annexe B en anglais seulement).
Dans sa réponse aux plaignants, Sun News a souligné que son mandat consiste à [traduction] « explorer des questions et des enjeux avec audace, sans indulgence et d’une manière qui pousse à la réflexion. » En plus d’avancer qu’elle a le droit de susciter la controverse et d’aborder des sujets litigieux , la station a fait valoir que lors de cette entrevue assez longue Margie Gillis a eu l’occasion de défendre sa position en faveur du financement des arts, et qu’elle l’a fait [traduction] « avec force et clarté. »
la DÉcision
Le Comité national des services spécialisés a étudié les plaintes à la lumière des dispositions suivantes du Code de déontologie de l’Association canadienne des radiodiffuseurs (ACR) :
Article 6 -- Présentation complète, juste et appropriée
C’est un fait reconnu que la tâche première et fondamentale de chaque radiotélédiffuseur est de présenter des nouvelles, des points de vue, des commentaires ou des textes éditoriaux d’une manière complète, juste et appropriée. Ce principe s’applique à toute la programmation de la radio et de la télévision, qu’il s’agisse des nouvelles, des affaires publiques, d’un magazine, d’une émission‑débat, d’une émission téléphonique, d’entrevues ou d’autres formules de radiotélévision dans lesquelles des nouvelles, des points de vue, des commentaires ou des éditoriaux peuvent être exprimés par les employés du radiotélédiffuseur, leurs invités ou leurs interlocuteurs.
Article 7 -- Controverses d’intérêt public
Reconnaissant qu’en démocratie il faut présenter tous les aspects d’un sujet d’intérêt public, il incombe aux radiotélédiffuseurs de traiter avec justesse tous les sujets de nature à susciter la controverse. Avant d’accorder du temps à de tels sujets, on devra tenir compte des autres facteurs qui assurent l’équilibre de la programmation ainsi que du degré d’intérêt que ces questions suscitent dans le public. Reconnaissant que la saine controverse est essentielle au maintien des institutions démocratiques, les radiotélédiffuseurs encourageront la présentation de nouvelles et d’opinions sur des sujets controversés qui comprennent une composante d’intérêt public.
Les membres du Comité décideur ont lu toute la correspondance afférente et ont visionné l’entrevue en cause. Le Comité conclut que l’émission n’a violé ni l’une ni l’autre des dispositions précitées.
Le caractère juste et équilibré de l’entrevue
En ce qui concerne la prétention de la majorité des plaignants que l’animatrice Krista Erickson a foncé sur Margie Gillis et s’est montrée injuste envers elle, le CCNR a expliqué dans des décisions antérieures qu’il est permis aux animateurs d’émissions de discussion d’exprimer leurs opinions, même si elles sont controversées, peu populaires et provocatrices. 1 De plus, les animateurs ont entièrement le droit d’orienter une entrevue à leur gré et de soulever des questions auxquelles la personne interviewée ne s’attend peut-être pas. 2
Le Comité national des services spécialisés n’a aucun renseignement lui indiquant si Mme Gillis avait été avisée à l’avance que Mme Erickson comptait mettre en cause le financement accordé à sa fondation de danse. Quoique Margie Gillis ait semblée quelque peu prise au dépourvu quand l’animatrice a centré la discussion sur des chiffres précis, elle a pu donner des réponses plus générales qui s’articulaient autour de son point de vue sur la valeur sociale des arts et de son type de danse. Le Comité considère également que l’animatrice se moquait de Mme Gillis dans une certaine mesure quand elle a imité le style de danse de cette dernière en agitant ses bras, mais il est d’avis que ces questions tiennent davantage à la courtoisie et à la politesse et n’enfreignent pas le Code. En fait, le CCNR a déjà jugé que les Codes permettent aux animateurs de montrer du parti pris et de l’agressivité quand ils présentent des points de vue et posent des questions aux gens qu’ils interviewent. Ce n’est que lorsque les animateurs ont lancé des insultes personnelles empreintes de méchanceté que le CCNR a conclu à une violation de l’article 6. 3 Malgré le fait que Mme Erickson ait adopté une attitude mordante, elle n’a pas fait de commentaires personnels méchants à l’endroit de Mme Gillis et a même loué les réalisations de la danseuse et lui a dit combien elle appréciait l’occasion de l’interviewer.
Même s’il est vrai que les deux femmes ont parlé en même temps à certains moments, cela n’écarte pas le fait que l’animatrice a accordé suffisamment de temps et d’occasions à Mme Gillis pour faire valoir son point de vue pendant les 21 minutes de l’entrevue. Rappelons également que Mme Erickson a invité Mme Gillis à donner plus de précisions sur le travail de sa fondation dans la deuxième moitié de l’émission, et que cette dernière a clairement « tenu le coup » avec ses réponses habiles et précises aux questions qui lui ont été posées sur un ton agressif par Mme Erickson. En outre, Margie Gillis a décidé de continuer l’entrevue après que l’animatrice lui ait donné l’option de terminer l’entretien à la pause publicitaire. Il en résulte que l’équilibre a été assuré; tant le pour que le contre de la question du financement public des arts ont été clairement présentés. Il n’y a donc aucune violation de l’article 7.
Exactitude
Certains plaignants ont mis en doute l’exactitude des montants que Mme Erickson a présentés sur les subventions et autres formes de financement accordées à la Fondation de danse Margie Gillis. Si les animateurs d’émissions sont libres d’exprimer leurs opinions sur divers sujets, les faits à l’appui de ces opinions doivent, par contre, s’avérer exacts. 4 Le Comité note qu’il est possible de trouver, sur le site Web du Conseil des Arts du Canada, le nom des récipiendaires de subventions, la justification de cette subvention, son montant et l’année dans laquelle elle a été accordée. Selon ce site les données présentées à l’écran dans l’émission Canada Live étaient exacts. Cependant, l’inclusion du Prix Walter-Carsen à la liste des subventions financées par les contribuables préoccupe quelque peu le Comité, étant donné qu’il s’agit en réalité d’un fonds de dotation mis sur pied par M. Carsen que le Conseil des Arts se charge simplement d’administrer. Malgré cette préoccupation quant à l’exactitude, le Comité estime que cette erreur mineure n’a pas influé sur l’ensemble de la discussion entre Mmes Erickson et Gillis et qu’il n’y a donc aucune violation de l’article 6 à cet égard.
Réceptivité du télédiffuseur
Dans toutes les décisions rendues par le CCNR, ses comités évaluent la mesure dans laquelle le radiodiffuseur s’est montré réceptif envers le(s) plaignant(s). Bien que le radiodiffuseur ne soit certes pas obligé de partager l’opinion du plaignant, sa réponse doit être courtoise, bien réfléchie et complète. Dans la présente affaire, le réseau Sun News a donné une longue réponse très détaillée aux plaignants et leur a expliqué sa position quant à l’entrevue. De toute évidence, le réseau a respecté son obligation de se montrer réceptif. Par conséquent, rien de plus n’est exigé de sa part dans ce cas-ci.
La présente décision devient un document public dès sa publication par le Conseil canadien des normes de la radiotélévision. La station à l’égard de laquelle la plainte a été formulée est libre de la rapporter, de l’annoncer ou de la lire sur les ondes. Cependant, là où la décision est favorable à la station, comme c’est le cas dans la présente affaire, celle-ci n’est pas obligée d’annoncer le résultat.
1 CTV concernant un épisode de The Shirley Show(Décision du CCNR 93/94-0261, rendue le 18 août 1995); CFUN-AM concernant le Pia Shandel Show (Revendications territoriales des Amérindiens)(Décision du CCNR 98/99-0147, rendue le 14 octobre 1999); CKTB-AM concernant le John Michael Show (Commentaire sur le Moyen-Orient) (Décision du CCNR 01/02-0651, rendue le 7 juin 2002); CKNW-AM concernant un épisode de Reality Check par Bruce Allen (Décision du CCNR 05/06-0651, rendue le 9 mai 2006)
2 CJMF-FM concernant une entrevue dans le cadre de Bouchard en parle (Décision du CCNR 04/05-1852, rendue le 3 février 2006)
3 CHOI-FM concernant Le monde parallèle de Jeff Fillion (Décision du CCNR 02/03-0115, rendue le 17 juillet 2003); CJRC-AM concernant une entrevue par Daniel Séguin dans le cadre de L’Outaouais ce matin (Décision du CCNR 03/04-2082 et 04/05-0023, rendue le 4 avril 2005); CJMF-FM concernant une entrevue dans le cadre de Bouchard en parle (Décision du CCNR 04/05-1852, rendue le 3 février 2006); CHMP-FM concernant une séquence dans le cadre de Le Journal du midi (Décision du CCNR 07/08-0553, rendue le 7 avril 2008)
4 CKTB-AM concernant l’émission de John Michael (Décision du CCNR 92/93-0170, rendue le 15 février 1994); CILQ-FM concernant John Derringer’s « Tool of the Day » (Décision du CCNR 02/03-1465, rendue le 10 février 2004); CFRA-AM concernant un épisode du Lowell Green Show (le Coran) (Décision du CCNR 05/06-1380, rendue le 18 mai 2006); CHRB-AM (AM 1140) concernant un épisode de Freedom Radio Network (Décision du CCNR 05/06-1959, rendue le 9 janvier 2007); CITS-TV concernant Word.ca et Word TV(Décision du CCNR 08/09-2142 et 09/10-0383+, rendue le 22 juin 2010); CHOI-FM concernant Dupont le midi (organismes communautaires)(Décision du CCNR 08/09-1506, rendue le 23 septembre 2010); CITS-TV concernant Word TV (Décision du CCNR 10/11-0068, rendue le 5 avril 2011)