Le Dr. Laura Schlessinger Show déroge aux normes de la radiotélévision canadienne par ses remarques discriminatoires injurieuses à l’endroit des homosexuels

Ottawa, le 10 mai 2000 — Le Conseil canadien des normes de la radiotélévision (CCNR) a fait connaître aujourd’hui sa décision concernant la diffusion de l’émission Dr. Laura Schlessinger Show au Canada. La décision, qui exprime l’opinion concertée des conseils régionaux de l’Atlantique et de l’Ontario, se rapporte aux remarques faites par l’animatrice au sujet des gais et des lesbiennes au cours de différents épisodes présentés à l’antenne de CJCH d’Halifax et de CFYI de Toronto. L’utilisation constante par cette dernière (dans le cadre des épisodes étudiés) d’expressions comme « anormal », « aberrant », « déviant », « dysfonctionnel », « indicateur d’un trouble de la personnalité » ou « une erreur biologique » pour qualifier le comportement sexuel des gais et des lesbiennes représente, de l’avis des conseils, de la discrimination injurieuse envers ces gens en raison de leur orientation sexuelle et enfreint, de ce fait, les dispositions du Code de déontologie de l’ACR en ce qui a trait au respect des droits de la personne. Les conseils estiment en outre que les affirmations généralisatrices de Mme Schlessinger voulant que la pédophilie soit liée à l’homosexualité et plus courante chez les homosexuels que chez les hétérosexuels constituent des propos discriminatoires injurieux quant à l’orientation sexuelle de ces gens et contreviennent donc aux dispositions précitées du Code de déontologie. Ils jugent que l’un et l’autre type de déclarations correspond à une expression d’opinion ou à un commentaire qui est injuste ou n’est pas séant selon l’article 6 du Code.

Les conseils sont par ailleurs d’avis que, sur d’autres points mentionnés dans les plaintes, notamment le militantisme des homosexuels, leur culture, les foyers privés de père et les questions entourant le meurtre de Matthew Shepard, les remarques de Mme Schlessinger au cours des épisodes étudiés ne peuvent pas raisonnablement être jugées enfreindre l’article 2 ni l’article 6 du Code de déontologie de l’ACR. Ces remarques et celles qui se rapportent à la pédophilie sont discutées plus longuement en annexe.

Normes applicables

Comme il l’a fait lorsqu’il s’est penché sur l’émission Howard Stern, le CCNR a cherché à déterminer si le fait que l’émission « provient d’un endroit où le régime constitutionnel n’est pas le même que celui de l’endroit où elle est retransmise » a une incidence. Les conseils ont fait remarquer que, en pareil cas, ce sont les normes adoptées par les radiotélédiffuseurs canadiens, non celles du pays d’où provient l’émission, qui s’appliquent.

Le CCNR a aussi déclaré précédemment que, au Canada, nous respectons la liberté d’expression sans toutefois en faire un culte. C’est une des valeurs sociales à peser en fonction des autres... une valeur importante, qui cependant n’est pas absolue; une valeur fondamentale, certes, mais qui ne peut être soustraite au compromis essentiel à une démocratie libre et équilibrée pour tous ceux qui y vivent. Ce ne serait d’aucun réconfort pour qui subit une grande souffrance de savoir que celui qui la lui a infligée l’a fait dans l’exercice soi-disant légitime de sa propre liberté. Le CCNR se préoccupe donc de l’équilibre des valeurs dans ses décisions et estime impératif que les normes canadiennes demeurent celles qui soient appliquées aux émissions diffusées par les titulaires de licence de radiodiffusion canadiens, quel que soit le pays d’où proviennent les émissions.

Dans la mesure où les principes en vigueur au Canada diffèrent de ceux qui ont cours aux États-Unis, ce sont, bien entendu, les principes canadiens qui doivent s’appliquer à toute émission diffusée ici, quelle que soit sa provenance.

Que les Américains bénéficient de ce genre de protection chez eux n’entre pas en ligne de compte pour le CCNR. Au Canada, les homosexuels y ont droit. Qu’il en soit ou non de même aux États-Unis, les homosexuels sont, au Canada, un groupe dont les droits sont amplement reconnus des organes législatifs et judiciaires conformément aux dispositions garantissant les droits de la personne et qui jouissent d’un appui populaire.

Titres de compétence de l’animatrice

Avant de porter un jugement, les conseils se sont interrogés sur l’effet de l’emploi d’expressions à résonance médicale comme « aberrant », « déviant », « dysfonctionnel » et « indicateur d’un trouble de la personnalité », compte tenu du fait que l’animatrice s’identifie comme le docteur Schlessinger « quand le diplôme qu’elle détient n’a rien à voir avec les opinions qu’elle exprime ». Ils sont arrivés à la conclusion qu’il n’y avait aucune infraction sous ce rapport et reconnu que :

Mme Schlessinger peut être techniquement en droit de s’identifier ainsi. Les conseils estiment néanmoins que c’est le prestige rattaché au titre de «docteur» dont Laura Schlessinger cherche à tirer parti pour donner du poids aux opinions qu’elle exprime. Elle peut, par suite d’études distinctes, avoir compétence pour parler des questions qu’elle aborde régulièrement. Toutefois, c’est pour le moins exagéré, sinon manipulateur ou trompeur de sa part, de souligner constamment ce titre.

Déviance sexuelle

D’après les conseils, les affirmations de Mme Schlessinger indiquant les pratiques homosexuelles comme des exemples de déviance sexuelle « se présentent sous la forme d’une accumulation de remarques faites par l’animatrice au sujet des gais et des lesbiennes, dans pour ainsi dire toutes les émissions écoutées en préparation de la décision, qui (sans être injurieuses) sont critiques et discriminatoires ». Les conseils en arrivent par conséquent à la conclusion suivante :

Pour ce qui est de cet aspect de la nature des gais et des lesbiennes, ce ne sont pas simplement les mots employés, mais leur effet cumulatif et l’optique ouvertement défavorable dans laquelle l’animatrice les emploie à l’égard des pratiques sexuelles qu’elle décrit qui sont litigieux. Par conséquent, sur ce point particulier, les conseils sont d’avis que ce que l’animatrice peut naïvement qualifier d’« opinions » constitue, en fait et en droit, des remarques discriminatoires injurieuses fondées sur l’orientation sexuelle du groupe identifiable visé.

Le fait que les associations professionnelles de psychiatres et de psychologues considèrent les opinions exprimées comme dépassées depuis plus de vingt-cinq ans est, aux yeux des conseils, déterminant. Les conseils font remarquer que :

L’animatrice a affirmé avec véhémence, à maintes reprises au cours des épisodes faisant l’objet des plaintes, que le comportement sexuel des gais et des lesbiennes est « anormal », « aberrant », « déviant », « dysfonctionnel », « indicateur d’un trouble de la personnalité » ou « une erreur biologique », en dépit du fait que les associations professionnelles traitant de ces questions ne considèrent pas l’homosexualité même suffisamment anormale pour être qualifiée de pathologique ou pertinente du point de vue diagnostique.

D’après les conseils, la terminologie employée par l’animatrice est « manifestement péjorative » et « ses propos sont sans ambiguïté, négatifs et carrément critiques, aussi critiques et implacables qu’elle peut les rendre. En fin de compte, l’animatrice se montre totalement inflexible sur une question fondamentale qui touche la nature, l’essence même des homosexuels». De plus, il est « sot et insoutenable » de sa part, affirment les conseils, de prétendre qu’elle « peut “ chirurgicalement ” séparer l’individu de ses caractéristiques inhérentes, ce qui lui permet de commenter la sexualité de ce dernier sans que cela n’ait d’effet sur lui, en tant qu’individu ».

Les pratiques sexuelles des gais et des lesbiennes font tout aussi partie de leur identité que leur couleur, leur sexe, leur religion, leur âge ou leur origine ethnique. Employer un langage aussi brutal qu’elle [l’animatrice] le fait au sujet d’un trait si essentiel de leur identité va à l’encontre des lois canadiennes concernant les droits de la personne.

Dans les circonstances, les conseils n’ont aucune hésitation à dire que « la description carrément négative et infailliblement méchante que fait l’animatrice de ces pratiques sexuelles est discriminatoire au point d’être injurieuse et est contraire au Code ».

Ils se sont également dits préoccupés par le fait que, « bien qu’elle [l’animatrice] ne prône elle-même aucune des formes d’homophobie ou, pis encore, de violence faite aux homosexuels qu’on trouve dans les milieux criminels de la société », l’effet cumulatif des attitudes qu’elle projette à l’égard des questions touchant ces gens « du haut de sa tribune qui, par sa popularité, lui donne une grande influence [...] pourrait bien encourager des esprits moins bien équilibrés à s’adonner à ce genre d’agressivité ». Or, de l’avis des conseils :

Parallèlement à l’Influence qu’il lui confère, le micro qu’elle a entre les mains lui impose aussi la responsabilité de ses paroles. C’est pour cette raison, entre autres, que le respect des normes de la radiotélévision canadienne revêt une telle importance sociétale.

Les radiotélédiffuseurs privés canadiens ont arrêté eux-mêmes les codes qui constituent les normes du secteur concernant la déontologie, l’emploi de stéréotypes sexuels et la présentation de violence à la télévision et ils s’attendent que leurs collègues les respectent. En 1990, ils se sont aussi dotés d’un organisme d’autoréglementation, le CCNR, qu’ils ont mandaté de veiller à l’administration de ces codes de responsabilité professionnelle. Le Conseil a par la suite été chargé de veiller également au respect du code d’éthique journalistique adopté en 1970 par l’Association canadienne des directeurs de l’information radio-télévision (ACDIRT). Plus de 430 stations de radio et de télévision et services spécialisés, d’un bout à l’autre du Canada, sont membres du Conseil.

– 30 –

Toutes les décisions du CCNR et tous les codes qu’administre le Conseil sont affichés à son site Web, à www.ccnr.ca, où l’on a aussi accès à d’autres renseignements pertinents, ainsi qu’aux sites des membres du Conseil et à d’autres sites d’intérêt. Pour de plus amples renseignements, communiquer avec le président national du CCNR, Ron Cohen, au (###) ###-####.

Annexe du communiqué du CCNR concernant le Dr. Laura Schlessinger Show

Les questions

Quoique les plaignants aient aussi soulevé d’autres points, les conseils estiment que la controverse tenait surtout à la discussion du militantisme des homosexuels, de leur culture, des foyers privés de père, de la pédophilie et du meurtre de Matthew Shepard, ainsi qu’aux affirmations généralisatrices dans lesquelles l’animatrice qualifiait le comportement homosexuel de déviance sexuelle, d’aberration et de dysfonctionnement. À ces propos, ils déclarent dans leur décision que :

La responsabilité des conseils ne consiste pas à trancher en faveur de l’un ou l’autre point de vue en ce qui a trait aux diverses questions abordées au cours des émissions ni même à déterminer la prépondérance de l’argument politique, scientifique ou médical. Cette responsabilité revient aux partisans des deux points de vue eux-mêmes, lorsqu’ils débattent la chose sur la place publique. Dans le contexte de la démocratie canadienne, il incombe aux radiotélédiffuseurs d’assurer l’équilibre d’ensemble de leur programmation de manière à présenter à leur auditoire tous les points de vue importants. Les radiotélédiffuseurs n’ont ni la responsabilité ni le droit, en fait, de taire un point de vue ou l’autre. Dans la mesure où aucun code n’est enfreint, il faut à vrai dire encourager les joutes intellectuelles.

Le militantisme des homosexuels

Pour ce qui est de la façon dont Mme Schlessinger aborde le militantisme des homosexuels, les conseils estiment que ses remarques étaient assez équilibrées. L’animatrice a affirmé, par exemple : « Ils ont des sites Web partout. Ils sont mobilisés. Ils sont unis. Ils sont forts. Ils sont bien financés. » De l’avis des conseils, « [c]es remarques ne semblent pas [...] des observations désobligeantes. ».

Elles sont une admission du fait que les associations [d’homosexuels] sont puissantes, affirmatives et efficaces. Dans ce cas, les conseils ont l’impression que c’est elle [l’animatrice] qui, en adoptant le point de vue qu’elle met de l’avant, peut devoir aller à contre-courant. En tous les cas, on ne peut certes pas dire qu’elle a passé une remarque généralisatrice négative concernant le militantisme des homosexuels. Ce peut être à contrecoeur qu’elle [l’animatrice] admet l’efficacité de leurs associations, mais ce n’est en rien comparable à la duperie et à la malveillance que le Conseil régional de l’Ouest croyait manifestes dans l’émission Focus on the Family passée à l’antenne de CKRDAM (décision du CCNR 96/97-0155, parue le 16 décembre 1997).

Rien dans l’opinion exprimée à ce propos à cette occasion n’apparaît aux conseils être une observation discriminatoire injurieuse fondée sur l’orientation sexuelle.

La culture homosexuelle

Sur ce point également, les conseils jugent que les remarques de l’animatrice ne sont pas injurieuses, même si elles dénotent de la discrimination fondée sur l’orientation sexuelle. L’animatrice a dit :

Alors, qu’est-ce que la culture homosexuelle? Est-ce une affaire de promiscuité et de pédophilie? Ou ces gens sont-ils des êtres humains ordinaires dont, pour une raison quelconque, l’orientation sexuelle est fautive et qui, autrement, sont tout à fait comme les autres? Je suis confuse. Pendant vingt ans, on m’a dit que ce n’était qu’une affaire de sexe. Maintenant, on dit que c’est toute une culture. Alors, que comporte cette culture? Qu’est-ce que c’est? Si cela se résume à la sexualité, la culture doit ne se rapporter elle aussi qu’à la sexualité. Autrement, vous parlez de culture américaine.

Les conseils sont d’avis que, même si les vues de Mme Schlessinger peuvent « ne pas concorder avec l’opinion moderne, elles ne contreviennent à aucune disposition du Code ». Ils déclarent dans la décision que :

Même si ce point de vue est archaïque, Mme Schlessinger a tout autant le droit de l’exprimer que ceux qui, par exemple, ont des vues qui ne reflètent pas la pensée du XXIe siècle concernant le rôle des femmes ou toute autre question sociétale.

Les foyers privés de père

Il est clair, d’après les conseils, que les vues de Mme Schlessinger sur la question des enfants habitant un foyer où il n’y a pas de père n’ont rien à voir avec l’homosexualité ou l’hétérosexualité des parents et qu’« on ne pourrait soutenir qu’elles sont discriminatoires et encore moins discriminatoires au point d’en être injurieuses ».

La pédophilie

Les conseils sont d’accord que Mme Schlessinger a le droit de soutenir que certains groupes peuvent invoquer des ouvrages professionnels sur le sujet « et s’en servir pour promouvoir leur point de vue sur les rapports sexuels entre adultes et enfants ». Toutefois, ils estiment que les affirmations de cette dernière selon lesquelles « la pédophilie est plus courante chez les homosexuels que chez les hétérosexuels » et «la pédophilie est liée à l’homosexualité » constituent des remarques discriminatoires fondées sur l’orientation sexuelle qui sont injurieuses.

Les questions entourant la mort de Matthew Shepard

Les conseils estiment qu’il est déraisonnable de la part des plaignants de reprocher à Mme Schlessinger ses observations au sujet du meurtre de Matthew Shepard. «Elle indique sans équivoque possible, affirment-ils, que le meurtre est le pire de tous les crimes et qu’il n’y a aucun cas où elle — ni aucun autre chrétien à l’esprit modéré — ne saurait l’envisager comme une solution acceptable. » Les conseils ajoutent par ailleurs :

Elle fait valoir très sensément, semble-t-il, que le fait qu’elle entretient certaines opinions à l’égard de la collectivité homosexuelle ne signifie pas pour autant qu’on puisse raisonnablement lui prêter des intentions meurtrières. Elle déclare, et les conseils sont d’accord avec elle, qu’il est tout à fait injustifié d’affirmer, à cause de son attitude à leur égard, qu’elle « souhaite qu’on tue les homosexuels dans la rue ».