CKCO-DT (CTV Kitchener) concernant un reportage de CTV News at Five (une statue peinte)

Comité décideur anglophone
Décision CCNR 20.2021-2245
2022 CCNR 1
23 février 2022
S. Courtemanche (Présidente), M. Ille, D. Proctor, T. Rajan,E. Thomas, J. Tiessen, R. Waksman

LES FAITS

Le 16 août 2021 à 17 h 38, CKCO-DT (CTV Kitchener) a diffusé pendant son journal télévisé CTV News at Five un reportage sur la statue de la reine Victoria d’un parc local qui avait été aspergée de peinture rouge. Devant les images de la statue peinte en rouge, les présentatrices ont Shannon Bradbury et par Alexandra Pinto ont précisé :

[Traduction]

Alexandra Pinto : Eh bien on nettoie aujourd’hui la statue de la reine Victoria du parc Victoria qui a été arrosée de peinture rouge pour la seconde fois cet été. On peut voir que la partie inférieure a été aspergée de peinture rouge hier matin. La police croit que l’incident a eu lieu dans la nuit et poursuit son enquête.

Shannon Bradbury : Cet acte de vandalisme s’est produit pour la première fois le jour de la Fête du Canada, à un moment où la découverte de centaines de tombes anonymes sur les sites d’anciens camps autochtones a amené beaucoup de Canadiens à prendre conscience du passé colonial de leur pays. L’inscription « All Children’s Lives Matter » [Toutes les vies des enfants comptent] a aussi été écrite sur le flanc de la statue vandalisée dimanche.

Le CCNR a reçu une plainte sur ce reportage le 25 août. Une téléspectatrice s’est plainte que la présentatrice ait [traduction] « présenté les pensionnats pour Autochtones comme des “camps autochtones” » sans corriger son erreur par la suite. La plaignante a précisé qu’elle avait écrit à la station pour lui demander de présenter ses excuses aux survivants des pensionnats autochtones et de prévoir une formation de sensibilisation pour son personnel, mais qu’elle n’avait pas reçu de réponse. Elle a ajouté [traduction] : « À une époque vouée à la promotion de la réconciliation, je me serais attendue à mieux qu’à la pérennisation de clichés biaisés et fallacieux. Ce n’est pas la norme élevée de radiodiffusion à laquelle je m’attends. »

CTV Kitchener a répondu à la plaignante le 4 octobre et admis que [traduction] « le scénario et la diffusion présentaient tous deux les pensionnats autochtones comme des camps autochtones. » CTV a reconnu avoir échoué à respecter les attentes élevées de son auditoire, a présenté ses excuses à toute personne offensée par cette erreur, y compris la plaignante, et a affirmé avoir fait le suivi nécessaire avec le personnel concerné pour éviter que l’erreur ne se reproduise. Le télédiffuseur a aussi indiqué ne pas avoir trouvé trace d’une quelconque correspondance que la téléspectatrice aurait pu avoir envoyée directement à la station.

La plaignante a répondu directement à CTV et au CCNR le 5 octobre. Elle s’est dite bouleversée d’apprendre que le scénariste et la présentatrice employaient tous deux le mot « camp ». Selon elle, cette situation mettait en relief la nécessité de donner au personnel une formation sur l’indigénéité inclusive à la lumière de la Commission de vérité et de réconciliation du Canada et de la découverte des tombes anonymes sur les sites des pensionnats autochtones à l’été de 2021. Elle a accepté les excuses de CTV et demandé une rectification en ondes dans la mesure où CTV avait [traduction] « propagé à grande échelle une fausseté ayant des conséquences réelles, notamment pour les personnes qui continuent à penser que les pensionnats autochtones n’étaient pas si mauvais et qu’ils se comparaient à des camps d’été. Ce n’est pas vrai. Cette suggestion est hypocrite et dangereuse. » La plaignante a ensuite déposé une demande de décision officielle au CCNR le 7 octobre.

CTV Kitchener a remis ses derniers commentaires le 14 décembre et déclaré avoir largement couvert les questions autochtones locales dans d’autres bulletins de nouvelles. S’agissant de cette diffusion en particulier, la directrice des nouvelles a écrit [traduction] : « En discutant avec le producteur et avec la présentatrice de l’émission qui a écrit la voix hors champ, nous avons convenu que l’utilisation du mot “camp” au lieu de “pensionnat” était une erreur, bien sûr, mais je suis convaincue qu’il s’agit d’une erreur de bonne foi. » (La correspondance complète figure dans l’annexe, en anglais seulement.)

LA DÉCISION

Le comité décideur anglophone a étudié la plainte à la lumière des articles suivants du Code de déontologie de l’Association canadienne des radiodiffuseurs (ACR) et du Code de déontologie journalistique de l’Association des services de nouvelles numériques et radiotélévisées (ASNNR) :

Code de déontologie de l’ACR, article 5 – Nouvelles

(1) Il incombe aux radiotélédiffuseurs de présenter les nouvelles avec exactitude et impartialité. Ils doivent s’assurer que les dispositions qu’ils ont prises pour obtenir les nouvelles leur garantissent ce résultat. Ils doivent aussi faire en sorte que leurs émissions de nouvelles n’aient pas le caractère d’un éditorial.

(2) Les nouvelles portant sur un sujet controversé ne seront pas choisies de façon à favoriser l’opinion de l’une des parties en cause aux dépens de l’autre non plus que de façon à promouvoir les croyances, les opinions ou les vœux de la direction, du rédacteur des nouvelles ou de toute autre personne qui les prépare ou les diffuse. En démocratie, l’objectif fondamental de la diffusion des nouvelles est de faciliter au public la connaissance de ce qui se passe et la compréhension des événements de façon à ce qu’il puisse en tirer ses propres conclusions.

Code de déontologie journalistique de l’ASNNR, article 1.0 – Exactitude

Nous nous engageons comme journalistes à fournir des informations exactes et fiables dans l’intérêt public. Nous vérifions les faits et les présentons en contexte.

[...]

1.3 Toute erreur ou inexactitude risquant de fausser la compréhension d’une nouvelle sera rectifiée sans délai et sans ambigüité.

Code de déontologie journalistique de l’ASNNR, article 2.0 – Impartialité

Nous nous engageons à servir l’intérêt public avec objectivité et impartialité, en présentant différents points de vue avec franchise et ouverture d’esprit eu égard à la diversité qui définit la société.

2.1 Impartialité et pondération exigent que nous ne laissions pas nos opinions personnelles influencer nos reportages. Nous analyserons les événements et les enjeux publics et les mettrons en contexte, toutefois nous nous garderons d’exprimer des commentaires, opinions ou interprétations des faits dans le cadre de la couverture régulières des nouvelles.

Code de déontologie journalistique de l’ASNNR, article 5.0 – Respect

Les journalistes se montrent toujours respectueux et tiennent compte en tout temps de la pertinence d’un récit pour l’intérêt public.

5.1 Nous nous efforcerons de respecter la dignité de chacun, et d’autant plus quand la nouvelle concerne des enfants et des personnes vulnérables.

Les membres du comité décideur ont lu toute la correspondance afférente et ont visionné le reportage en question. Le comité conclut à l’unanimité que l’utilisation du mot « camp » au lieu de « pensionnat » constitue une importante inexactitude et, partant, une infraction à l’article 5 du Code de déontologie de l’ACR et à l’article 1.0 du Code de déontologie journalistique de l’ASNNR. Le défaut de CTV à diffuser rapidement une rectification contrevient également à l’article 1.3 du Code de déontologie journalistique de l’ASNNR. En outre, l’utilisation de ce terme inexact est un manque de respect en vertu de l’article 5.0 du Code de déontologie journalistique de l’ASNNR. Le comité ne pense pas qu’il y ait infraction à l’article 5 du Code de déontologie de l’ACR ou à l’article 2.0 du Code de déontologie journalistique de l’ASNNR au motif de subjectivité ou de partialité.

Les questions soumises au comité sont les suivantes.

Le CCNR s’est intéressé dans plusieurs de ses décisions au fait qu’un bulletin de nouvelles puisse contenir d’importantes informations inexactes. À cet égard, le seuil a été franchi dans CITV-TV concernant You Paid For It! (Immigration) (Décision CCNR 95/96-0088, 16 décembre 1997). Dans ce cas, le télédiffuseur avait négligé de faire l’importante distinction entre les immigrants et les réfugiés dans un reportage nécessitant qu’une telle distinction soit faite. En conséquence, le comité a conclu que le télédiffuseur avait failli à sa mission d’informer le public de façon précise, complète et équilibrée et a déclaré :

le manquement de CITV va au-delà d’un seul manque de « rigueur ». Le reportage sur les dépenses gouvernementales dans le domaine de l’immigration a confondu argents consacrés aux immigrants, soit les étrangers acceptés au Canada dans l’espoir qu’ils stimuleront la croissance économique du pays, et argents accordés aux réfugiés, soit les individus accueillis au Canada par compassion. Cette confusion des sommes déboursées aux deux groupes, à laquelle s’ajoutait la déclaration d’un critique du ministère des Finances qui [traduction] « ne croit pas que plusieurs des factures payées par le ministère de la Citoyenneté et de l’Immigration soient rentables » a donné un caractère trompeur à la nouvelle. L’effet global a été de caractériser tous les nouveaux arrivants au Canada de « profiteurs ».

[…]

Selon le Comité, le problème ici est que le rapport a été astucieusement présenté de manière à suggérer que la politique d’immigration du gouvernement ne résiste pas à l’examen économique en incorporant des faits sur les réfugiés sans le dire clairement. Le Comité ne croit pas que cette confusion entre dépenses liées à l’immigration et dépenses liées aux réfugiés ait été faite par inadvertance; il craint plutôt que la journaliste ait tenté de déformer délibérément les faits pour donner plus de poids à son histoire ou qu’elle n’ait pas fait suffisamment de recherches préparatoires pour son reportage d’enquête. Bien que le député ait délibérément pu fausser sa réponse pour des raisons politiques, la journaliste a soit manqué cette contorsion, soit été complice de ses effets.

Dans une autre décision ayant confirmé une importante inexactitude, CTV Television et CTV Newsnet concernant des reportages (ghettos et camps de concentration en Pologne) (Décision CCNR 04/05-0380 et -0672, 15 décembre 2004), le CCNR s’est penché sur des reportages dans lesquels les ghettos et les camps de concentration pendant la Seconde Guerre mondiale ont été qualifiés de « polonais ». Les plaignants se préoccupaient du fait que l’adjectif « polonais » donnait l’impression que les ghettos et les camps ont été créés par les Polonais, alors qu’en réalité ils avaient été créés et exploités par les nazis qui occupaient la Pologne à l’époque. Le comité a cité les définitions de « polonais » et d’autres adjectifs semblables se rapportant à la nationalité, et il a convenu que les mots du genre ont un rapport « ethnographique ou culturel », plutôt qu’un rapport simplement géographique ou topographique, comme l’affirmait le télédiffuseur à l’origine :

On peut discerner, dans toutes ces définitions, le lien entre l’expression et les habitants du pays, leurs caractéristiques et leurs attributs. Ces adjectifs sont, dans le sens national, très personnels et locaux. Si évident que l’exemple suivant puisse être, le terme « polonais » ne s’appliquerait pas à un touriste ou à un visiteur temporaire en Pologne, malgré sa présence géographique dans ce pays, quoiqu’il s’appliquerait à un Polonais qui voyage dans un autre pays. Il s’appliquerait également à une chose qui est véritablement d’origine polonaise.

Le Comité a également fait valoir que dans des livres et d’autres documents au sujet de la Seconde Guerre mondiale, les auteurs ont tendance à faire référence aux camps et aux ghettos « en Pologne », et il a suggéré que ce serait la bonne expression à utiliser également dans les reportages de nouvelles radiodiffusés :

Il en vient à la conclusion que l’équivalent du nom propre ou du nom d’une ville n’équivaut pas à l’adjectif de nationalité « polonais ». […] Ils n’impliquent pas la participation aux événements qui se sont produits dans ces endroits. Ils désignent, de façon appropriée, un camp ou un ghetto. Si l’on cherche un adjectif dans le contexte de cet aspect de la Seconde Guerre mondiale, celui-ci doit être, bien entendu, « nazi », « allemand nazi » ou « allemand » et, lorsqu’on dit « en Pologne », il est préférable d’établir la distinction entre la Pologne traditionnelle au sens historique et ce qu’elle est devenue en temps de guerre [...] en utilisant des qualificatifs comme « en Pologne occupée » ou « en Pologne occupée par les nazis ».

Analysant deux reportages concernant la sécurité aux Falaises de Scarborough, le CCNR a conclu dans CIII-TV (Global Ontario) concernant des reportages de Global News (« Danger aux Falaises ») (Décision CCNR 05/06-0500, 18 mai 2006) que l’erreur d’identification d’un lotissement était une importante inexactitude, donc une infraction :

Là où, par exemple, le télédiffuseur a affirmé que [traduction] « cette propriété appartient à Newton Trelawney Management », il semblerait que le reportage soit erroné. Comme l’a expliqué la plaignante, cette propriété [traductions] « appartient collectivement aux propriétaires des unités, lesquels font partie d’un syndicat de copropriétaires qui est gouverné par un conseil d’administration bénévole dont les membres servent la collectivité dans leur temps libre, sans aucunement être rémunérés. » Le Comité prend pour acquis qu’on aurait pu facilement vérifier cette affirmation factuelle avant la diffusion de l’émission. S’il n’était pas possible d’effectuer une telle vérification, on risquait l’inexactitude en faisant cette affirmation [...].

Un comité du CCNR s’est également penché sur cette question d’inexactitude significative à propos d’un flash d’information concernant un accident d’ascenseur qui avait eu lieu dans un immeuble de bureaux à Toronto dans CFMJ-AM concernant des reportages sur un accident d’ascenseur diffusés dans le cadre de AM640 News (Décision CCNR 08/09-2014, 1er avril 2010). Un préposé à l’entretien des ascenseurs était mort au travail. Dans deux des reportages il était dit que [traductions] « le technicien pourrait être un jaune » et « était peut-être un jaune » étant donné qu’en raison d’un conflit de travail, un lock-out avait été imposé au syndicat représentant les travailleurs de l’entretien pour l’immeuble. Le plaignant a noté que les reportages étaient inexacts parce que le travailleur décédé était un employé d’une entreprise travaillant à contrat dans l’immeuble et ne faisait pas partie du syndicat. Le plaignant a également suggéré qu’il était [traduction] « sans cœur » et sans égard envers la famille de cet ouvrier de le qualifier de jaune (bien que son nom ne fut jamais donné dans les reportages). La station a expliqué qu’il s’agissait d’une nouvelle de dernière heure pour laquelle les mises à jour rentraient rapidement, que ses sources fiables l’avaient informée que les ouvriers affectés à l’entretien faisaient l’objet d’un lock-out, et que, pour cette raison, on a dit [traductions] « peut-être » et « pourrait être » dans les reportages. La majorité du Comité régional de l’Ontario a conclu que ces justifications ne suffisaient pas pour excuser l’emploi erroné du terme « scab » (jaune) :

La description comporte deux aspects : premièrement, la nature du terme comme tel, et deuxièmement la nécessité ou même la pertinence de ce terme pour raconter l’histoire. […]

Pour ce qui est du terme comme tel, le Oxford English Dictionary précise bien qu’il s’agit d’un terme péjoratif lorsqu’il est utilisé dans le contexte des relations du travail. [...] Bien entendu, cela ne signifie pas qu’on ne peut pas utiliser le terme « scab » en anglais pour désigner un briseur de grève; cependant son sens affectif fort négatif signifie qu’un radiodiffuseur doit se montrer particulièrement prudent avant d’avoir recours à un tel terme de dénigrement.

Dans la présente affaire, la majorité considère qu’on n’a pas usé d’une telle prudence. L’ouvrier, regrettablement décédé, a été désigné un jaune bien que la preuve à cet égard soit, selon la lettre du radiodiffuseur lui-même, ténue. [...]

La majorité ne fait aucun cas de l’utilisation, par le radiodiffuseur, du mot « peut-être » lorsque ce dernier a conclu incorrectement que l’ouvrier décédé « était peut-être un “scab”. » Plusieurs auditeurs, pour ne pas dire la majorité d’entre eux, auraient probablement conclu que cette phrase se rapprochait le plus imaginable à l’idée que le défunt était effectivement un jaune. [...] Et, ce que la majorité estime tout particulièrement répréhensible dans cette désignation du défunt c’est qu’elle n’avait pas la moindre pertinence en ce qui concerne le reportage.

Pour l’aider à déterminer si l’utilisation du mot « camp » plutôt que « pensionnat » dans le reportage de CTV Kitchener constituait ou non une infraction, le comité a tout d’abord examiné l’histoire et la portée de l’emploi de ce terme, notamment dans les médias canadiens. L’Encyclopédie canadienne explique :

Les pensionnats [autochtones] étaient des écoles religieuses financées par le gouvernement pour assimiler les enfants autochtones à la culture eurocanadienne. Bien que des pensionnats aient été établis à l’époque de la Nouvelle-France, le terme désigne habituellement les écoles créées après 1880. Les pensionnats [autochtones] ont été créés par les églises chrétiennes et le gouvernement du Canada dans le but d’éduquer et de convertir les jeunes Autochtones et de les assimiler à la société canadienne.

Autrement dit, le mot « pensionnat autochtone » est largement employé depuis la dernière partie du XIXe siècle, et l’histoire de l’utilisation de ce mot est claire et sans ambigüité. En outre, les nombreuses questions entourant les « pensionnats autochtones » ont pris de plus en plus de place et de visibilité dans les médias lors de l’établissement, en 2008, de la Commission de vérité et de réconciliation du Canada créée par les parties de la Convention de règlement relative aux pensionnats indiens.

Compte tenu de l’usage très répandu du mot « pensionnat autochtone », le comité s’est demandé si cette inexactitude était importante. Les médias fourmillent d’imprécisions langagières. En fait, le problème ne se limite pas aux médias. Ces imprécisions traduisent les nombreuses exagérations de langage si fréquentes aujourd’hui. Elles sont le résultat de « mots culturels tendance » et s’appliquent à d’autres choses qui n’ont pas d’équivalent moral ou factuel.

Toutefois, compte tenu des nombreuses transgressions historiques liées aux pensionnats autochtones, le comité estime qu’il était impératif d’employer le mot juste, notamment au vu de la désinformation historique concernant les pensionnats pour Autochtones largement propagée au Canada. Il est toujours important d’utiliser le mot juste, mais cela devient essentiel à un moment où la population canadienne s’efforce de regarder en face et de régler les injustices historiques dont ont été victimes les communautés autochtones. Les médias canadiens ont un rôle à jouer dans le processus de rectification de l’histoire des pensionnats pour Autochtones. Dans ce contexte, ils se doivent de prêter une attention particulière aux faits et aux termes utilisés pour décrire ces faits.

En réalité, la précision langagière est ce qui distingue les journalistes de toute personne libre d’exprimer ses opinions sur toutes sortes de plateformes. Cette précision permet d’assurer l’exactitude historique ou factuelle d’une nouvelle. Les reportages qui renferment des termes inexacts, mais peut-être culturellement populaires risquent fort d’être inexacts. La crédibilité et l’autorité des médias de la radiodiffusion canadienne devraient procéder de l’utilisation de termes précis, à défaut de quoi l’auditoire pourrait remettre en question la crédibilité et l’autorité des diffusions des médias d’information. L’auditoire canadien doit pouvoir se fier à la terminologie utilisée par les services de nouvelles de la radio et de la télévision canadiennes dans la mesure où il ne peut pas compter sur celle qu’utilisent les organes de radiodiffusion étrangers, surtout s’agissant de sujets liés à l’histoire du Canada.

En conséquence, le comité conclut que l’utilisation du mot « camp » dans ce téléjournal constitue une importante inexactitude qui contrevient à l’article 5 du Code de déontologie de l’ACR et à l’article 1.0 du Code de déontologie journalistique de l’ASNNR.

Quant à savoir si cette inexactitude significative méritait d’être rectifiée sans délai, conformément à l’article 1.3 du Code de déontologie journalistique de l’ASNNR, le comité estime effectivement que l’absence de correction rapide représente une infraction au code. Il ajoute même qu’il aurait pu conclure à l’absence d’infraction si la rectification avait été faite sans délai. Le CCNR en est d’ailleurs venu à cette conclusion dans CFRA-AM concernant les émissions de Mark Sutcliffe et de Lowell Green (Décisions CCNR 96/97-0083+, 7 mai 1997). Dans ce dernier cas, le comité a affirmé :

Parmi les questions principales soulevées dans la plainte, la première se rapporte à l’identification de M. Nicholls comme étant d’origine « jamaïcaine ». Cela s’est produit considérablement moins souvent que le donne à entendre la plainte déposée. La durée de la caractérisation de M. Nicholls comme étant d’origine « jamaïcaine » n’a été d’à peine trente minutes au cours de la première des trois émissions examinées en l’occurrence. Il semble qu’il s’agit d’une erreur de bonne foi et que, quoi qu’il en soit, M. Sutcliffe a lui-même rapidement corrigée dès qu’il a reçu l’information correcte. L’erreur ne fait pas l’objet d’une infraction au Code de déontologie de l’ACR ni au Code de déontologie de l’ACDIRT.

Prenant en considération la nature du reportage dont il est question ici, le comité juge que cette importante inexactitude aurait dû immédiatement être notée et corrigée, d’autant qu’il est crucial d’utiliser des termes exacts pour aborder cette question historique de longue date et que beaucoup de Canadiens veulent s’assurer que ce sujet délicat soit traité avec justesse et exactitude. Le comité estime que cette importante inexactitude aurait dû soulever de très vives préoccupations nécessitant une rectification rapide en ondes.

Pour déterminer si l’emploi du mot « camp » illustre une partialité ou une subjectivité contrevenant à l’article 5 du Code de déontologie de l’ACR et à l’article 2.0 du Code de déontologie journalistique de l’ASNNR, le comité a cherché à connaître les intentions de la présentatrice ou du scénariste quant à l’utilisation de ce mot. Se fiant à la diffusion, le comité ne croit pas qu’il soit possible de déterminer en toute certitude quelles étaient les intentions de ces personnes. En fait, l’impression que laisse l’utilisation du mot « camp » est extrêmement subjective.

Il se peut, comme le pense la plaignante, que l’utilisation du mot « camp » ait [traduction] « propagé à grande échelle une fausseté ayant des conséquences réelles, notamment pour les personnes qui continuent à penser que les pensionnats autochtones n’étaient pas si mauvais et qu’ils se comparaient à des camps d’été. » Toutefois, il se peut aussi que d’autres téléspectateurs aient associé le mot « camp » à un « camp de concentration », une expression qui revêt un sens terriblement effroyable et sinistre. Puisque personne ne peut connaître les raisons, positives ou négatives, qui sous-tendent l’emploi de l’expression « camps autochtones », le comité ne pense pas qu’il y ait un fondement probant à conclure à un manque de partialité ou de subjectivité. En conséquence, il ne croit pas que l’emploi du mot « camp » contrevient à l’article 5 du Code de déontologie de l’ACR ou à l’article 2.0 du Code de déontologie journalistique de l’ASNNR.

Enfin, le comité s’est posé la question de savoir si le mot « camp » traduisait un manque de respect contrevenant à l’article 5.0 du Code de déontologie journalistique de l’ASNNR. Au Canada, les cultures et les peuples autochtones ont de tout temps été invisibles et mal interprétés. Les pensionnats autochtones et les nombreuses tombes anonymes découvertes à proximité de plusieurs sites d’anciens pensionnats autochtones ont fait la manchette des nouvelles canadiennes en mai 2021 et le sujet a été largement couvert dans tous les médias. La nouvelle a aussi reçu l’attention des médias du monde entier.

L’information a évolué pendant de nombreux mois. Elle a choqué et peiné les Canadiens dans la mesure où il est devenu évident que le taux de mortalité de ces élèves, dont les corps n’étaient souvent pas remis à leurs familles et communautés, était très élevé. Elle a aussi suscité une réflexion au sein de la société canadienne. L’emploi d’un terme significativement inexact dans un reportage de nouvelles à la une d’un journal télévisé où il était fait référence à ce sujet perpétue la désinformation et les inexactitudes historiques associées aux pensionnats autochtones.

L’article 5.0 du Code de déontologie journalistique de l’ASNNR prévoit que les journalistes doivent se montrer respectueux et l’article 5.1 précise : « Nous nous efforcerons de respecter la dignité de chacun, et d’autant plus quand la nouvelle concerne des enfants et des personnes vulnérables. » L’histoire des pensionnats autochtones et des tombes anonymes ne concerne pas seulement des enfants, elle concerne aussi des populations autochtones vulnérables.

Le Code de déontologie journalistique de l’ASNNR a été amendé en 2016. De l’avis du comité, l’emploi du mot « camp » dans ce reportage, surtout compte tenu du poids du récit de cette histoire nationale largement diffusée de la découverte de tombes anonymes sur le site de pensionnats autochtones, traduit une certaine négligence dans la préparation de la nouvelle en question. À cela ne s’ajoute le fait que la station n’a ni reconnu la gravité de cette inexactitude ni corrigé l’erreur dans les meilleurs délais. En conséquence, le comité considère que le télédiffuseur n’a pas fait preuve du respect nécessaire que prévoit le code. En conclusion, le comité estime que l’emploi du mot « camp » témoigne d’un manque de respect contrevenant à l’article 5.0 du Code de déontologie journalistique de l’ASNNR.

Réceptivité du télédiffuseur

Dans toutes les décisions rendues par le CCNR, ses comités évaluent dans quelle mesure le radiodiffuseur s’est montré réceptif envers le plaignant. Bien que le radiodiffuseur ne soit certes pas obligé de partager l’opinion du plaignant, sa réponse doit être courtoise, réfléchie et complète. Si CTV Kitchener a présenté ses excuses, il ne s’est pas expliqué sur cette inexactitude, se contentant de dire qu’il y avait aucune mauvaise intention. En outre, aucun effort n’a été fait pour rectifier l’erreur en ondes dans les plus brefs délais. Le CCNR n’a pas de commentaire à formuler sur la réception du courriel que la plaignante a envoyé directement à la station avant de déposer une plainte au CCNR et sur l’absence de réponse de CTV. CTV aurait pu faire preuve d’une plus grande sensibilité et d’une plus grande ouverture en la matière, mais le télédiffuseur a finalement respecté son obligation de se montrer réceptif en répondant à la plaignante et il n’y a pas lieu d’en exiger davantage de sa part, sauf pour l’annonce de cette décision.

ANNONCE DE LA DÉCISION

CKCO-DT (CTV Kitchener) est tenu : 1) de faire connaître la présente décision selon les conditions suivantes, en formats audio et vidéo : une fois pendant les heures de grande écoute, dans un délai de trois jours suivant sa publication, et une autre fois dans un délai de sept jours suivant sa publication, dans le même créneau horaire que CTV News at Five, mais pas le même jour que la première annonce, 2) de faire parvenir à la plaignante qui a présenté la demande de décision, dans les quatorze jours suivant la diffusion des deux annonces, une confirmation écrite de son exécution et 3) au même moment, de faire parvenir au CCNR copie de cette confirmation accompagnée du fichier-témoin attestant la diffusion des deux annonces, qui seront formulées comme suit :

Le Conseil canadien des normes de la radiotélévision a jugé que CTV Kitchener avait enfreint le Code de déontologie de l’Association canadienne des radiodiffuseurs et le Code de déontologie journalistique de l’Association des services de nouvelles numériques et radiotélévisées lors d’un reportage diffusé le 16 août 2021 pendant CTV News at Five. Devant les images représentant une statue de la reine Victoria du parc Victoria aspergée de peinture, CTV avait improprement fait référence aux anciens pensionnats autochtones comme des camps. Cette erreur a enfreint les dispositions des codes portant sur l’exactitude et sur le respect. L’absence d’une diffusion rapide de rectification représente aussi une infraction au Code de l’ASNNR.

La présente décision devient un document public dès sa publication par le Conseil canadien des normes de la radiotélévision.

APPENDIX

The Complaint

The CBSC received the following complaint via its webform on August 25, 2021:

Name of Television or Radio Station: CTV Kitchener

Program Name: News at 5:00

Date of Program: 16/08/2021

Time of Program: 5:00PM

Specific Concern:

Shannon Bradbury, one of the two co-hosts, referenced residential schools as residential 'camps'. She did not correct herself. I wrote to the station requesting an apology to survivors and suggesting awareness training (after all, the Mohawk Institute is less than 25 klics away). I have not had a response of any kind. At a time of reconciliation awareness I expect better than the perpetuation of misleading and false tropes. This is not the high standard of broadcasting I expect.

Broadcaster Response

CTV Kitchener replied on October 4, 2021:

Your complaint to the Canadian Broadcast Standards Council (CBSC) has been forwarded to our attention.

In your correspondence to the CBSC, you expressed concern about the 5:00 pm broadcast CTV Kitchener aired on Monday, August 16, 2021. Specifically, you indicated that one of the co-hosts of the newscast said “residential camps” rather than “residential schools” and did not correct the error.

We have watched the broadcast in question, and checked that against what was written in the script for this story. In both the script and the broadcast, residential schools were wrongly referred to as residential camps.

We strive each day to meet the high expectations of our audience, and to adhere to all industry guidelines and codes. Unfortunately, in this case we failed. For that, we sincerely apologize to you, and to anyone else who may have been negatively impacted by this error.

We have followed up with the staff members involved in this particular story to ensure this will not happen again.

You also indicated in your correspondence that you had written in to the station requesting an apology at the time, and did not receive a response. It does not appear that we received your correspondence; I can assure you that if we had, I would have personally responded and apologized for our error.

Thank you for bringing this matter to our attention.

Additional Correspondence

The complainant replied to the broadcaster on October 5:

Thank you for your email of Oct 4th in reply to the concerns I raised in my original email of Aug 16 to CTV Kitchener and in my subsequent complaint to the CBSC on August 25th, 2021.

I am attaching a copy of my original email addressed to news@kitchener.ctv.ca as you indicate you did not receive the original complaint. The email was sent to the address from your website; if you are not receiving correspondence through that venue, you might want to review your internal procedures. I escalated to the CBSC on August 25 because I received NOTHING from CKCO to acknowledge the complaint.

I am distressed to learn that both the script writer and the broadcaster used "camps". Thank you for confirming that was the case. I believe, however, that this underlines the necessity for staff training on inclusive indigeneity (First Nations, Inuit and Métis), especially in light of the TRC, the horrific findings from residential schools this summer and the desire of most Canadians to learn more. I made this suggestion in my original complaint – it was not addressed in your apology to me. Do you not think it a good idea?

I do acknowledge your apology to me. However, there was no mention of an on-air correction or apology in your letter. I do not believe that is acceptable. CTV KITCHENER is a public broadcaster who aired misinformation – widely disseminated a falsehood that has real-life consequences, especially for those who continue to believe that residential schools weren't so bad and were comparable to summer camps. They were not. It is harmful and disingenuous to make that suggestion. You know better, so should your employees who are your public face.

I truly believe that as a public broadcaster you owe a public apology on air to your audience for the misleading lie perpetuated by the language used.

I repeat my original request for training and for a public apology. Thank you.

The complainant also sent an email to the CBSC on October 5:

Good afternoon

I had a reply from CTV Kitchener yesterday, October 4th, to the above complaint. I do not feel the complaint has been adequately addressed and have replied to CTV KITCHENER saying so. You were copied by them in writing to me and I replied to all with my response. If you do not receive my reply would you please let me know and I will forward it to you. Thank you for your assistance.

The complainant then filed a Ruling Request on October 7 and reiterated the comments she had made directly to the broadcaster:

Thank you for your email of Oct 4th in reply to the concerns I raised in my original email of Aug 16 to CTV Kitchener and in my subsequent complaint to the CBSC on August 25th, 2021.

I am attaching a copy of my original email addressed to news@kitchener.ctv.ca as you indicate you did not receive the original complaint. The email was sent to the address from your website; if you are not receiving correspondence through that venue, you might want to review your internal procedures. I escalated to the CBSC on August 25 because I received NOTHING from CKCO to acknowledge the complaint.

I am distressed to learn from you that both the script writer and the broadcaster used “camps”. Thank you for confirming that was the case. I believe, however, that this underlines the necessity for staff training on inclusive indigeneity (First Nations, Inuit and Métis), especially in light of the TRC, the horrific findings from residential schools this summer and the desire of most Canadians to learn more. I made this suggestion in my original complaint – it was not addressed in your apology to me. Do you not think it a good idea?

I do acknowledge your apology to me. However, there was no mention of an on-air correction or apology in your letter. I do not believe that is acceptable. CTV KITCHENER is a public broadcaster who aired misinformation – widely disseminated a falsehood that has real-life consequences, especially for those who continue to believe that residential schools weren't so bad and were comparable to summer camps. They were not. It is harmful and disingenuous to make that suggestion. You know better, so should your employees who are your public face. I truly believe that as a public broadcaster you owe a public apology on air to your audience for the misleading lie perpetuated by the language used.

I repeat my original request for training and for a public apology. Thank you.

Once it was notified that this file was going to adjudication, CTV provided an additional letter to the CBSC on December 14:

A viewer complaint was made about a voiceover that aired in our 5:00 newscast on August 16, 2021, which was written by the producer and host of the program, and read on-air by the co-host.

The full text of the VO is as follows:

(**ALEX CAM 1**)

AFTER BEING DOUSED IN RED PAINT FOR THE SECOND TIME THIS SUMMER … THE QUEEN VICTORIA STATUE IN VICTORIA PARK IS BEING CLEANED UP TODAY.

(**ALEX VO**)

RED PAINT COULD BE SEEN SPLASHED ACROSS THE BOTTOM HALF OF THE STATUE … YESTERDAY MORNING.

POLICE SAY THEY BELIEVED IT HAPPENED OVERNIGHT … AND ARE CONTINUING TO INVESTIGATE THE INCIDENT.

(**SHAN VO**)

THE FIRST TIME THIS VANDALISM HAPPENED … WAS BACK ON CANADA DAY.

THIS WAS WHEN MANY CANADIANS WERE RECKONING WITH THE COUNTRY’S COLONIAL PAST … FOLLOWING THE DISCOVERY OF HUNDREDS OF UNMARKED GRAVES … AT FORMER RESIDENTIAL CAMPS.

THE WORDS “ALL CHILDRENS’ [sic] LIVES MATTER” WERE ALSO WRITTEN ON THE SIDE OF THE VANDALIZED STATUE … ON SUNDAY.

This story is about the Queen Victoria statue in Victoria Park requiring cleaning after it was vandalized for a second time, in what appeared to be a show of support for Indigenous groups and a statement against colonialism.

Kitchener Waterloo Land Back Camp, led by Indigenous organizers, was set up in Victoria Park on National Indigenous Peoples Day (June 21, 2020), and remained there until October of that year.

CTV Kitchener reported extensively on Land Back Camp throughout the time it was located in Victoria Park, as well as after it relocated to Waterloo Park, and then to Laurel Creek Conservation Area where it remains today.

In speaking with the producer and host of the show who wrote the voiceover, it was determined that her use of the word “camp” rather than “school” was an error, certainly, but I feel confident it was one made with no ill intent.